Et il tendit à Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance.

Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'armée française.

LI
LA FÊTE DE LA FRATERNITÉ

«Il est impossible, disent les Mémoires pour servir à l'histoire des dernières révolutions de Naples, il est impossible de décrire la joie qu'éprouvèrent les patriotes lors du départ des Français. Ils disaient, en se félicitant et en s'embrassant, que c'était à partir de ce moment heureux qu'ils étaient véritablement libres, et leur patriotisme, en répétant ces paroles, touchait le dernier degré de l'enthousiasme et de la fureur.»

Et, en effet, il y eut alors un moment à Naples où les folies de 1792 et 1793 se renouvelèrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais celles qui, en exagérant le patriotisme, placent le ridicule à côté du sublime. Les citoyens qui avaient le malheur de porter le nom de Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le nom de tout autre roi, demandèrent au gouvernement républicain l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dévoilant les mystères amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent publiés. Tantôt, c'était le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la mer au pont de la Madeleine et qui, pareil à l'antique Scamandre, prenait la parole et se mettait du côté du peuple; tantôt, c'était une affiche, appliquée contre les murs de l'église del Carmine, et sur laquelle étaient écrits ces mots: Esci fuori, Lazzaro! (Lève-toi, Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance, Lazare signifiait lazzarone, et lazzarone Masaniello. De son côté, Eleonora Pimentel, dans son Moniteur parthénopéen, excitait le zèle des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et d'assassins, aspect sous lequel, grâce à l'ardente républicaine, il apparaît encore aujourd'hui aux yeux de la postérité.

[7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signée d'un homme qui a été depuis ministre de Ferdinand II.

Les femmes, excitées par elle, donnaient l'exemple du patriotisme, recherchant l'amour des patriotes, méprisant celui des aristocrates. Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs palais, lui expliquant ses intérêts et ses devoirs, tandis que Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois napolitain l'Évangile, c'est-à-dire le grand livre démocratique, adaptant à la liberté toutes les maximes de la doctrine chrétienne. Au milieu de la place Royale, tandis que les autres prêtres luttaient, dans les églises et dans les confessionnaux, contre les principes révolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour réduire les hommes, les promesses,—au milieu de la place Royale, le père Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dressé sa chaire au pied de l'arbre de la Liberté, là justement où Ferdinand, dans sa terreur de la tempête, avait juré d'élever une église à saint François de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trône. Là, le crucifix à la main, il comparait les pures maximes dictées par Jésus aux peuples et aux rois à celles dont les rois avaient, pendant des siècles, usé vis-à-vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laissés faire pendant des siècles. Et, maintenant que ces lions étaient éveillés et prêts à rugir et à déchirer, il expliquait à l'un de ces peuples-lions le triple dogme, complétement inconnu à Naples à cette époque et à peine entrevu aujourd'hui, de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Le cardinal-archevêque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction, appuyait les maximes prêchées par les prêtres patriotes et ordonnait des prières dans lesquelles le Domine salvam fac rempublicam remplaçait le Domine salvum fac regem. Il alla plus loin: il déclara dans une encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une façon quelconque, travailleraient à sa ruine, seraient exclus de l'absolution, excepté in extremis. Il étendait même l'interdit jusqu'à ceux qui, connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dépôts d'armes, ne les dénonceraient pas. Enfin, les théâtres ne représentaient que des tragédies ou des drames dont les héros étaient Brutus, Timoléon, Harmodius, Cassius ou Caton.

Ce fut à la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise et la dévastation d'Altamura. L'acteur chargé du principal rôle vint non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances terribles qui avaient suivi la chute de la ville républicaine. Un inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce récit; tous les spectateurs se levèrent comme secoués par une commotion électrique, et, d'une seule voix, s'écrièrent: «Mort aux tyrans! Vive la liberté!»

Puis, à l'instant même, et sans que l'ordre en eût été donné, éclata comme un tonnerre, à l'orchestre, la Marseillaise napolitaine, l'Hymne à la Liberté, de Vicenzo Monti, qu'avait récité la Pimentel chez la duchesse Fusco, la veille du jour où avait été fondé le Moniteur parthénopéen.