Une heure après, sur la place même du Château, où l'on venait de délivrer les prisonniers, et où eux-mêmes buvaient au salut de la République, son frère Nicolino Caracciolo, se présentait la tête basse, la rougeur au front, la voix tremblante.
Il venait déclarer au Directoire napolitain que le crime de son frère était si grand à ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux jours antiques, ce crime devait être expié par un innocent. Il venait, en conséquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y subir le jugement qu'il plairait à un tribunal militaire de lui imposer, et qui seul pouvait laver la honte que la défection de son frère faisait rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la République lui conservait son estime, il prouverait à la République qu'il était son fils et non le frère de Rocca-Romana, en levant un régiment avec lequel il s'engageait à aller combattre son frère.
D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait. Enfin le Directoire déclara à l'unanimité que le crime de son frère était un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les membres de sa famille.
Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un régiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote, prendre part aux dernières batailles de la République.
LII
HOMMES ET LOUPS DE MER
Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous rappelle qu'il est temps que nous revenions à un des personnages principaux de notre histoire, oublié par nous depuis longtemps, à l'amiral François Caracciolo.
Oublié, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression: aucun des personnages prenant part aux événements de ce long récit n'est jamais oublié complétement par nous; seulement, notre œil, comme celui du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet horizon, où il n'y a de place à la fois que pour un certain nombre de personnages, les uns, en entrant, doivent nécessairement, momentanément du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment où, la progression des événements y ramenant ceux-ci à leur tour, ils rentrent en lumière et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succèdent dans la demi-teinte ou dans l'obscurité.
L'amiral François Caracciolo eût bien voulu rester dans cette obscurité ou dans cette demi-teinte; mais c'était chose impossible à un homme de cette valeur. Bloquée par mer, en même temps que la réaction, pas à pas, s'avançait vers elle par terre, Naples, qui avait vu détruire par Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui avait coûté si cher, avait songé à réorganiser non point quelque chose de pareil à la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au moins quelques chaloupes canonnières avec lesquelles elle pût aider le canon de ses forts à s'opposer au débarquement de l'ennemi.
Le seul officier de marine napolitain qui eût un mérite incontestable et incontesté, était François Caracciolo. Aussi, dès que le gouvernement républicain eut décidé de créer des moyens de défense maritimes, quels qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le commandement du peu de bâtiments que, comme ministre, il pourrait mettre en mer.
Caracciolo hésita un instant entre le salut de la patrie et le péril personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la République. D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princière, le milieu dans lequel il avait vécu, l'entraînaient bien plutôt vers les principes royalistes que vers des opinions démocratiques. Mais Manthonnet et ses collègues insistèrent tellement près de lui, qu'il céda, tout en avouant qu'il cédait à regret et contre ses intimes convictions.