Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tête dans sa poitrine; mais Michele put voir la rougeur de son visage s'étendre jusqu'à ses tempes.

Hélas! cette nouvelle que, dans son orgueil égoïste, Salvato appelait une bonne nouvelle, c'est que Luisa était mère!

LVII
LES DERNIÈRES HEURES

Voici ce qui s'était passé et de quelle façon la monnaie russe avait fait son apparition sur la place du Vieux-Marché à Naples.

Le 3 juin, le cardinal était arrivé à Ariano, ville qui, située au plus haut sommet des Apennins, a reçu de sa position le nom de balcon de la Pouille. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui va de Naples à Brindisi, la même qui fut suivie par Horace dans son fameux voyage avec Mécène. Du côté de Naples, la montée est si rapide, que les voitures de poste ne peuvent ou plutôt ne pouvaient y monter alors qu'à l'aide de bœufs; de l'autre côté, on n'y arrivait qu'en suivant la longue et étroite vallée de Bovino, qui servait, en quelque sorte, de Thermopyles à la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le Cervaro, torrent impétueux jusqu'à la folie, et, sur la rive du torrent, rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette montagne est si encombré de rochers, qu'une centaine d'hommes suffiraient pour arrêter la marche d'une armée. C'est là que Schipani avait reçu l'ordre de s'arrêter, et, s'il eût suivi les ordres donnés, au lieu de se laisser aller à la folle passion de prendre Castelluccio, c'est là que probablement se fût terminée la marche triomphale du cardinal.

A son grand étonnement, au contraire, le cardinal était arrivé à Ariano sans empêchement aucun.

Il y trouva le camp russe.

Or, comme, le lendemain même de son arrivée, il était occupé à visiter ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrêter dans un calessino.

Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans la Pouille pour y faire leurs achats.

Le cardinal s'apprêtait à les interroger, lorsque, en les regardant avec attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'être embarrassé ou effrayé, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien cuisinier à lui nommé Coscia.