[ [208] Cavendish: espèce de tabac.

—Je relève le gant,—s'écria le capitaine Bonvouloir; mais je propose de substituer aux mocassins vingt-cinq livres de morue, et au tabac un équipement de trappeur.

—Nous acceptons,—dit Frémont-Hotspur.

—En avant donc!—s'écria le marin;—Natchez, il me tarde de te confondre; cependant, il faut espérer… j'ose même espérer que ma chevelure ne figurera pas au nombre des dix-sept scalps qui ornent ta ceinture… Si j'ai un conseil à te donner… c'est de changer de métier;… un genou sur l'estomac et puis deux coups de mokoman[209]!… Natchez, n'en parlons plus.

[ [209] Couteau.

Les chasseurs traversèrent une de ces petites forêts de bouleaux et de pruniers sauvages qui forment comme des oasis dans les déserts de l'Ouest, et débouchèrent de nouveau dans la prairie, agréablement variée par des plis de terrain, des collines et des vallons; à la grande satisfaction de tous, ils découvrirent, à une petite distance, un grand troupeau de buffalos…

—J'ai perdu!—dit le capitaine Bonvouloir.—Colonel Boon, comment aborderons-nous ce troupeau?… il y a là au moins trois mille bêtes; disposons le plan d'attaque de manière à ce qu'il n'en échappe pas une seule.

—Peste! quel appétit!—observa le docteur Wilhem,—vous voulez donc tout massacrer?

—Whip-Poor-Will va se déguiser en buffalo,—dit Daniel Boon,—et nous attaquerons ce troupeau à la manière des sauvages; dans quelques heures, les dames de l'expédition auront de l'occupation… A vos postes, gentlemen, le Natchez est prêt…

Les pionniers avaient fait halte à une petite distance du troupeau; Whip-Poor-Will, qui passait pour le guerrier le plus agile et le plus intrépide de l'Ouest, se déguisa de manière à rendre la déception complète; il se plaça ensuite entre le troupeau et des ravins qui bordaient une petite rivière. Les autres chasseurs, selon la coutume des sauvages, s'approchent dans le plus grand silence; profitant des inégalités de terrain, tantôt ils se cachent dans d'épais taillis, tantôt ils rampent dans les buissons et forment un demi-cercle. A un signal donné par le rusé Whip-Poor-Will, ils se mettent en selle et, plus rapides qu'un tourbillon de vent, ils brandissent leurs tomahawcks, se précipitent sur le troupeau et font retentir les vallées de leurs cris. Cette première manœuvre produit une panique parmi les buffalos, qui fuient en désordre et ne savent où aller… Les pionniers eurent occasion d'admirer l'adresse et le sang-froid des sauvages dans cette lutte où il y a de grands dangers à courir… On ne saurait dire qui montrait plus d'ardeur, des hommes ou des chevaux; ceux-ci, sans avoir besoin d'être guidés, s'élançaient sur les buffalos avec une véritable frénésie; l'animal aux cornes aiguës les éventrait sans merci. Enfin le rusé Natchez prit la fuite, et se blottit dans les crevasses d'un ravin; les buffalos, qui marchaient en tête, arrivés sur les bords de l'abîme, aperçurent le danger, mais trop tard, car ils ne pouvaient plus rétrograder. Ceux qui suivaient, effrayés par les cris des sauvages, continuèrent d'avancer, et rendirent toute retraite impossible; une grande partie du troupeau culbuta dans le gouffre.