—Oui, capitaine,—répondit le guide,—à quelque distance qu'elles aillent, je suis sûr de les retrouver en automne; cette recherche ajoute à nos récréations; le Natchez Whip-Poor-Will et moi, nous savons tromper même leur instinct…

—Pourrait-on, sans indiscrétion, vous demander quelques détails sur cette chasse?

—Tous les ans nous consacrons une quinzaine de jours, à la chasse aux abeilles,—continua Boon,—nous partons, emportant avec nous quelques provisions, un briquet, de la cire, du vermillon et nos carabines; personne, vous le savez, ne doit aller dans les bois sans armes, car on peut rencontrer une bête féroce, ou un sauvage Pawnie plus féroce encore. Ainsi pourvus, nous nous dirigeons vers les lieux les plus reculés. Après avoir percuté les arbres, nous répandons du miel sur une pierre plate et nous allumons un petit feu que le Natchez alimente en y faisant fondre de la cire. Les abeilles, alléchées par l'odeur, viennent d'une distance considérable et se teignent le duvet dans du vermillon dont nous avons environné chaque goutte de miel; quand elles sont suffisamment approvisionnées, elles prennent leur vol en ligne droite; nous les suivons, car il est facile de les reconnaître à leur uniforme rouge; nullement émues à notre apparition, elles continuent de vaquer à leurs travaux accoutumés, les unes arrivant avec leur cargaison, les autres sortant pour de nouvelles explorations, ne se doutant pas de la déconfiture qui les attend at home. La hache résonne, l'arbre tombe avec un horrible fracas, et laisse à découvert les trésors accumulés de la république: le Natchez et moi nous les dépouillons sans pitié.

Autrefois, les abeilles formaient des présages privés et publics, quand elles étaient suspendues en grappes dans les maisons ou dans les temples, présages souvent accomplis par de grands événements. Elles se posèrent sur la bouche de Platon encore enfant, pour annoncer la douceur de son éloquence enchanteresse. Elles se posèrent dans le camp de Drusus, chef de l'armée romaine, lorsque l'on combattit avec le plus heureux succès, auprès d'Arbalon. Le miel, selon les Anciens, venait de l'air, généralement au lever des astres et principalement sous la constellation de Sirius, vers l'aube du jour; aussi à la naissance de l'aurore, dit Pline, les feuilles des arbres sont-elles humectées de miel; et ceux qui se trouvent, le matin, dans les champs, sentent leurs habits et leurs cheveux imprégnés d'une liqueur onctueuse. Au surplus, ajoute le célèbre naturaliste, que le miel soit une transpiration du ciel, ou une rosée des astres, un suc de l'air qui s'épure, plût aux dieux qu'il nous parvînt sans mélange, naturel, liquide, tel qu'il a coulé d'abord!… Aujourd'hui même, qu'il tombe d'une si grande hauteur, souillé mille fois sur sa route, corrompu par le suc des fleurs, enfin tant de fois changé, il conserve, cependant, un goût délicieux qui décèle encore une nature céleste[90]. On ne pouvait être admis aux mystères de Mithras et des Cabyres, sans avoir été lavé dans un fleuve; ceux de Mithras exigeaient qu'on s'y baignât pendant plusieurs jours; on se lavait ensuite les mains avec du miel qui, selon Platon et les anciens médecins, passait pour avoir une qualité détersive particulière et mondifiante… On n'admettait les catéchumènes au baptême, dans les églises d'Afrique, qu'après leur avoir fait goûter du miel et du lait; le miel, vu sa qualité fondante, détersive et spiritueuse, était le symbole de la purification intérieure, de l'éloquence et du don de prophétie. C'est pour cette raison que cet enfant, qui devait être prophète par excellence, devait aussi comme les églises d'Afrique l'ont fait pratiquer, manger de la crême et du miel. Nous retrouvons dans l'hymne d'Homère à Mercure, que les Parques avaient don de prophétie toutes les fois qu'elles mangeaient du miel.

[ [90] Pline, Hist. nat., lib. XI.

Les pionniers abrégeaient avec peine les haltes délicieuses qu'ils faisaient au sein d'une solitude agreste; enfin, du haut d'une colline, ils découvrirent devant eux la vaste prairie; jamais spectacle n'avait paru si beau aux Européens qui se trouvaient dans ces régions pour la première fois; ils croyaient rêver!… Nos voyageurs ne parcouraient pas un pays où les ruines éparses avec leurs traditions, et leurs souvenirs arrachent l'esprit de la contemplation du présent, et le reportent vers le monde passé; dans ces régions solitaires, aucune association ne réveille le souvenir des temps qui ne sont plus; au lieu de monuments croulant de vétusté, les pionniers avaient, d'un côté, l'immense prairie, et de l'autre les majestueuses forêts de l'Amérique, intactes comme au commencement des siècles. On a dit[91]: «que les plus belles contrées, quand elles ne retracent aucun souvenir, quand elles ne portent l'empreinte d'aucun événement remarquable, sont dépourvues d'intérêt en comparaison des pays historiques: aucun intérêt, oui, pour ceux qui passent leur vie dans le cercle monotone de la civilisation; chaque pays a des sources d'intérêt qui lui sont particulières. Celui qui aime à errer au milieu de vastes solitudes; celui qui n'a pas besoin du charme des souvenirs pour jouir du magnifique tableau qui frappe ses regards, celui-là trouvera dans les prairies de l'Amérique, une source de jouissances ineffables; c'est surtout à l'homme ami de la vague rêverie, que toutes ces scènes éloignées de la monotonie de la vie commune présenteront partout des tableaux sombres ou brillants; là ses pensées pourront errer librement, sans crainte d'interruption.

[ [91] Madame de Staël: Corinne.

Le jour était sur son déclin; les daims quittaient leurs retraites, et cheminaient lentement dans la prairie; parvenus au sommet des collines, ils levaient leurs têtes ornées de panaches, humaient l'air, découvraient les pionniers, et disparaissaient comme le vent. De temps à autre, un vautour effrayé se détachait lentement de sa proie, déployait ses grandes ailes, et se perdait dans l'azur de l'atmosphère en décrivant des cercles majestueux.

Wir fahren sehr schnell; wenn es so fortgeht, so werden wir bald angelangt seyn (nous allons bon train; si nous continuons ainsi, nous arriverons bientôt),—observa un Alsacien peu habitué à l'exercice de l'équitation.

—Une piste! cria Daniel Boon en indiquant au Natchez des traces sur l'herbe!