[ [130] La Fontaine, le philosophe scythe.
—C'est la coutume, chez les sauvages, de scalper leurs ennemis,—continua Boon.—Le Natchez fait cette opération de la manière la plus chirurgicale.
—Je conçois que la faim puisse porter l'homme à manger son semblable;—reprit le marin français—un sentiment naturel nous fait préférer notre propre conservation à celle d'autrui; dans de pareilles circonstances toute loi cesse… ou, au moins, semble cesser… et l'homme, n'a plus d'égal ou de maître… s'il est le plus fort. Je comprends également que l'aigle et le vautour osent affronter les orages à la poursuite de leur proie; l'impérieuse nécessité les excite; mais que des êtres humains, non encore sortis de cet état primitif que les poètes appellent l'âge d'or; que ces êtres humains, dis-je, abandonnent leurs villages où ils vivent en paix, pour aller, à de grandes distances, en exterminer d'autres et se repaître de leur chair… C'est une chose incroyable et dont on ne peut se faire une idée, à moins d'être un Ali-Pacha, ou un stoïcien aussi froid que Chrysippe!… Malheureux jeune homme!—s'écria le capitaine en s'adressant à Whip-Poor-Will, qui continuait tranquillement son repas,—aveugle Natchez! les exhortations de nos missionnaires ne peuvent donc rien sur vos natures sauvages!… Un genou sur l'estomac et deux coups de couteau!… Juste ciel! mais jamais pareille chose ne s'est vue!…
—Pardonnez-moi, capitaine,—dit le jeune antiquaire Wilhem;—les Germains scalpaient aussi; c'est le decalvare[131] mentionné dans la loi des Wisigoths: c'est le capillos et cutem detrahere[132] encore en usage chez les Francs, vers l'an 879, d'après les annales de Fulde; c'est le hettinan des Anglos-Saxons. Pour scalper[133], le Scythe faisait d'abord une incision circulaire à la hauteur des oreilles; et prenant la tête par le haut, il en arrachait la peau… en la secouant, et non sans efforts, dit l'élégant Hérodote. Il pétrissait ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir gratté toute la chair avec une côte de bœuf; quand il l'avait bien amollie, il s'en servait comme d'une serviette, ou la suspendait à la bride de son cheval. C'est ce qui avait donné lieu au proverbe: «opérer comme dans une manufacture scythe…»
[ [131] Decalvare, peler la tête.
[ [132] Detrahere, arracher; detrahere cutem et capillos, arracher le cuir chevelu.
[ [133] Hérodote dit: pour écorcher une tête.
Le lecteur nous pardonnera, sans doute, tous ces détails. «Si je n'avais égayé la matière, dit Voltaire, personne n'eût été scandalisé…, mais aussi personne ne m'aurait lu.»
—Les habitants des îles Canaries,—dit le vieux docteur Canadien,—regardaient l'effusion du sang avec horreur; ayant un jour capturé un vaisseau espagnol, leur haine pour cette nation ne leur fit point imaginer de plus rigoureuse vengeance que d'employer les prisonniers à garder les chèvres, occupation qui passait, chez eux, pour la plus misérable. Certes, Apollon ne se fût pas fait berger dans ce pays… Mais les habitants des îles Kazegut sont idolâtres, et d'une cruauté extrême pour leurs prisonniers: ils leur coupent la tête, l'écorchent, en font sécher la peau garnie des cheveux, et en ornent leurs cabanes comme d'un trophée…
—Pour en revenir au scalpage,—dit le docteur Wilhem;—les cruautés qui se commettent dans les guerres des peuples de l'Afrique, font frémir. Ceux qui tombent vivants entre les mains de leurs ennemis, doivent s'attendre aux plus horribles tourments. Après les avoir longtemps tourmentés, les vainqueurs leur font une incision d'une oreille à l'autre, appuient un genou contre l'estomac, et leur arrachent la mâchoire inférieure… qu'ils emportent comme un trophée… Leurs combats sont d'épouvantables boucheries; les vainqueurs dévorent les vaincus, et en suspendent les mâchoires à l'entrée de leurs cabanes.