—Colonel Boon,—dit l'Irlandais Patrick au Guide;—est-il bien sûr que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois la semaine?…

—Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,—répondit le chasseur.—Whip-Poor-Will vous présente ses scalps ou chevelures acquis par le procédé que vous savez;—ajouta Boon en s'adressant au capitaine Bonvouloir, qui recula de trois pas, et lança un regard farouche au jeune sauvage—ne manifestez aucune répugnance, il est même convenable que vous les palpiez, mais avec les plus grandes précautions.

—Les palper?… qui, moi?…—s'écria le marin épouvanté:—palper des chevelures humaines!

—C'est l'usage;—dit Daniel Boon—et ce serait témoigner du mépris pour leurs coutumes les plus sacrées, que de vous y refuser; il y aurait même… du danger…

—Je palpe, colonel, je palpe!—s'écria vivement le capitaine en touchant les scalps avec un dégoût qu'il ne put surmonter.

—C'est une grande marque de confiance,—continua Boon—ils accordent rarement cette faveur aux étrangers… A votre tour, docteur Wilhem; rendez cet hommage à l'héritage de leurs pères; c'est la généalogie du Natchez, sa propre vie de gloire et de combats; faute d'histoire et de monuments, le sauvage se revêt ainsi du témoignage de ses exploits…

Le Natchez Whip-Poor-Will présenta successivement ses scalps à tous les pionniers, et chacun lui adressa un petit compliment sur sa vaillance…

—Colonel Boon, vous serait-il agréable de nous donner quelques détails sur la jeunesse du Natchez Whip-Poor-Will? demanda le capitaine, qui tenait à connaître les antécédents de ses commensaux.

—Très volontiers, répondit Boon.

Le chant nasal des sauvages se changea graduellement en murmures confus, et cessa enfin tout-à-fait; quelques-uns se roulèrent dans leurs blankets[134] et s'étendirent sur le gazon. Les pionniers alsaciens bourrèrent leurs pipes et abandonnèrent les cartes pour se joindre au groupe des auditeurs impatients… Daniel Boon se leva, prit l'attitude d'usage, réfléchit un instant, et raconta aux étrangers les particularités les plus saillantes de la jeunesse de son compagnon.