[ [134] Couverture de laine.
«La tribu des Natchez réside sur les bords du Tombecbée, faible tributaire du Mississipi. Dans cette tribu il y avait un guerrier d'une grande férocité; le jeune sauvage acquit beaucoup d'influence au conseil; les Sachems[135] l'avaient surnommé la grande bouche, à cause de sa brillante élocution. Si Whip-Poor-Will était la terreur de ses ennemis, il n'en était pas moins redouté des siens, qui se glorifiaient de l'avoir pour chef de guerre, mais n'avaient avec lui aucun rapport amical: sa hutte était isolée, et il vivait seul. Il y avait dans le même village un autre Indien qui jouissait d'une grande réputation de bravoure. Un jour, Whip-Poor-Will le rencontra en présence d'un tiers; Panima (c'était le nom de ce guerrier) se servit, à son égard de plusieurs expressions insultantes; notre ami, furieux, tire son couteau, fond sur lui et l'étend mort à ses pieds… La nouvelle de ce meurtre répand la consternation dans le village; les habitants accourent en foule sur le lieu du combat; Whip-Poor-Will ne fait aucune tentative pour s'échapper, et présentant le couteau encore sanglant au plus proche parent de sa victime, il lui dit: «Ami, j'ai tué ton frère; tu vois, j'ai creusé une fosse assez grande pour deux guerriers; je suis disposé à y dormir avec lui.» Tous les amis du mort refusent le couteau que leur présente Whip-Poor-Will; alors il se rend au Wigwham[136] de la mère de la victime et lui dit: «Femme, j'ai tué ton fils; il m'avait insulté, mais il n'en était pas moins ton fils, et sa vie t'était chère; je viens me mettre à ta disposition; si tu veux m'adopter, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre l'existence agréable; sinon, je suis prêt à partir pour le grand pays de chasse[137].» La Squaw, (femme) lui répondit: «Mon fils m'était bien cher; c'était le soutien de mes vieux jours, et tu l'as plongé dans le long sommeil[138]; je le pleurerai longtemps; mais il y a bien assez d'un mort; si je prenais ta vie, ce ne serait nullement améliorer ma condition; je serais heureuse si tu voulais être mon fils à sa place, m'aimer, et prendre soin de moi comme lui, car je suis bien vieille…» Whip-Poor-Will, reconnaissant de la sollicitude de la Squaw qui voulait lui sauver la vie, accepta aussitôt cet arrangement. Vous savez que chez les sauvages, il faut qu'un meurtrier apaise le ressentiment des parents de sa victime, sinon l'exil ou la mort est son partage; ordinairement les chefs interviennent dans ces négociations, et, le plus souvent, l'on s'accommode à l'amiable… Whip-Poor-Will alla donc habiter le wigwham (hutte) de la Squaw. Cependant un guerrier du village, après quelques mois de réflexions, résolut de venger la mort de son parent, et tua un des frères de Whip-Poor-Will; celui-ci rencontra l'assassin le jour même et lui dit: «Néhankayo, ce soir je dormirai après avoir invoqué le Grand-Esprit; si je puis te pardonner avant le lever du soleil, tu vivras; sinon, tu mourras…» Le guerrier tint parole; il dormit, mais le sommeil n'amena pas le pardon: il fit dire au meurtrier qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, et qu'il l'engageait à se résigner à son sort. Néhankayo, averti à temps, s'enfuit du village. Le sauvage est infatigable à la poursuite d'un ennemi: il sait attendre mais non pas oublier… Le Natchez chercha Néhankayo pendant longtemps, dans les prairies, dans les bois, dans les montagnes; mais celui-ci, constamment sur ses gardes, évitait sa rencontre. Whip-Poor-Will change de tactique; il se cache, et attend le meurtrier de son frère, comme un tigre attend sa proie; il le rencontre enfin, l'arrête et lui dit: «Néhankayo, il y a longtemps que je te cherche: meurs donc!» Le sauvage ne change pas de contenance et découvre sa poitrine; Whip-Poor-Will arme sa carabine, fait feu, et l'étend mort… Après cet acte de vengeance, il se rendit au village des Creeks; il avait juré de manger la nation entière, serment indien qui annonce une guerre d'extermination; mais il fut fait prisonnier après avoir scalpé neuf des principaux guerriers. Les derniers rejetons de la race des Natchez, bien que dépouillés de leur grandeur primitive, conservent encore toutes les qualités de l'héroïsme sauvage. Whip-Poor-Will prouva aux Creeks qu'il était digne de ses aïeux, et réussit à leur échapper. Il fut adopté par la tribu des Ioways, où il avait cherché un refuge. Pendant son séjour chez ces derniers, il se fit de nombreux ennemis. Cependant il y avait une créature qui l'aimait, c'était la jolie fille d'un Sachem du village; elle avait beaucoup d'adorateurs, et la renommée de sa grande beauté s'étendit de telle façon que non seulement les guerriers de sa tribu, mais encore ceux des villages voisins, recherchèrent sa main. Le Natchez la demanda, et personne n'osa se déclarer le rival de ce redoutable champion: Il l'épousa; la jeune indienne l'aima avec toute l'ardeur d'une nature sauvage; le guerrier n'avait jamais goûté un pareil bonheur; son front se dérida et sa férocité disparut: on eût dit un tigre apprivoisé. L'influence qu'exerçait la jeune Squaw (femme) sur l'esprit de son époux, était sans bornes; mais le Natchez vit s'évanouir rapidement son bonheur domestique; sa bien-aimée mourut. Le guerrier se fit une profonde incision dans les chairs pour apaiser la colère du Manitou, et témoigner sa tendresse à la créature chérie qui l'avait quitté… Il rendit ensuite les derniers devoirs à Woun-pan-to-mie[139]. De retour dans son wigwham (hutte), il en défendit l'entrée à tous, et le silence qui y régnait était celui de la tombe. Au bout de quelques jours, il en sortit magnifiquement paré; ses yeux brillaient de cet éclat qui leur est ordinaire, mais sa physionomie ne trahissait aucune émotion. Il se rendit, d'un pas ferme, à l'endroit où était ensevelie celle qu'il avait tant aimée, cueillit une fleur et la déposa sur la tombe; se retournant ensuite vers le soleil levant, il se mit en marche à travers la vaste prairie qui s'étendait devant lui. Où allait-il? partait-il pour une expédition?… Mais quel était le motif d'une détermination de ce genre? un rêve, un faux rapport, la bouillante impatience d'une jeunesse longtemps oisive, le désir d'élever la gloire de leur nation, ou celui de mériter les applaudissements et l'admiration des femmes, en chantant devant elles leurs prouesses et leurs victoires…
[ [135] Vieillards.
[ [136] Cabane.
[ [137] Mourir.
[ [138] Tu l'as tué.
[ [139] L'Hermine.
Daniel Boon fit une pause; l'expression d'une tristesse soudaine avait paru sur les traits du Natchez, lorsque son vieil ami prononça le nom de Woun-pan-to-mie; mais il reprit bientôt son maintien calme; rompant, de sa voix sombre et imposante, le silence qui avait succédé à cette première partie du récit, il fit entendre quelques mots gutturaux… Daniel Boon continua:
«Après avoir parcouru les bois pendant plusieurs, jours, le Natchez s'arrêta et s'étendit sur le gazon de la prairie, en attendant le lever de la lune qui guide les pas du voyageur pendant la nuit. La lumière de la pâle constellation commençait à poindre au-dessus de l'horizon; Whip-Poor-Will n'était encore qu'assoupi, lorsqu'il crut entendre des gémissements humains; d'un bond il fut sur pieds, et aperçut une vieille femme toute décrépite brandissant un tomahawck[140], et se disposant à massacrer une jeune indienne qu'elle tenait par les cheveux; celle-ci était agenouillée, et implorait miséricorde; le Natchez reconnaît en elle sa jeune compagne, se précipite furieux sur la sorcière, lui fend la tête d'un coup de tomahawck, et tend les bras à Woun-pan-to-mie, lorsque la terre, s'entrouvrant tout-à-coup, les deux femmes disparaissent à ses yeux. Whip-Poor-Will veut saisir sa bien-aimée, mais l'abîme se referme, et le guerrier ne rencontre sous sa main qu'un énorme bloc de sel, dont il avait cassé un morceau dans sa fureur…[141] Notre ami ne retourna plus au village des Ioways; je le rencontrai à la chasse, il me demanda l'hospitalité, et depuis ce temps, nous partageons le même wigwham et les mêmes périls…
[ [140] Le Tomahawck est une petite hache en acier poli, dont la contre-partie est un morceau de fer octogone et creux, et qui sert de pipe. C'est sur le manche de cette arme que les sauvages marquent le nombre de scalps (ou chevelures) qu'ils ont enlevées.