[ [141] Cette légende est connue au Missoury, sous le nom de Légende de la rivière Saline.

(N. de l'Aut.)

Un long silence succéda au récit de Daniel Boon; tous les regards se portèrent sur le Natchez, qui soutint cet examen avec le maintien assuré et l'impassibilité de sa race.

—Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins trois fois… la semaine?…—demanda l'Irlandais Patrick en rompant le silence…

Tous les jours, M. Patrick, tous les jours,—répondit Boon.[142]

[ [142] L'Irlandais ne mange de viande qu'une fois l'an… au jour de Noël. Voy. Selections from the evidence received by the Poor Irish Inquiry commissionners (1835).

(Note de l'Aut.)

—Me voilà enfin sur cette terre d'Amérique, terre de paix et de bénédiction,—continua Patrick,—le Tout-Puissant en soit loué!!… Que ces forêts sont belles et délicieuses! le chant des oiseaux qui les habitent, la beauté des arbres, le silence imposant qui y règne, tout cela m'enchante!… On a raison de dire que l'homme pauvre ne se porte pas bien; que son état est celui d'un individu continuellement malade. Mais regardez-moi, Messieurs, voilà le résultat d'un long séjour dans les cachots. «Ne craignez rien de ce qu'on vous fera, dit saint Jean l'Apocalyptique, le diable mettra quelques-uns de vous en prison, afin que vous soyez éprouvés…» Examinez-moi donc, docteur Hiersac; un anatomiste ne saurait mieux choisir pour une démonstration ostéologique; n'ai-je pas l'air de l'homme transparent des Foires ou de ce Tytie de l'antiquité, qui, par l'excès de ses souffrances, était réduit à rien? Je ne suis qu'un fantôme! et que faire contre les persécutions? le proverbe dit: «Si la cruche donne contre la pierre, tant pis pour la cruche, si la pierre donne contre la cruche, tant pis pour la cruche…» Mais me voilà définitivement sur le chemin de la fortune; les chrétiens de ce continent ne me refuseront pas leurs bons avis, je l'espère… Je vous supplie, Messieurs, de verser quelques consolations dans mon âme, et d'éclairer ma conduite du flambeau de votre expérience. Je me transporte déjà, en imagination, vers les temps de bonheur et de prospérité future, où, du seuil de ma maison, je verrai mes prairies verdir, mes champs se couvrir de moissons, mes bestiaux croître et multiplier, mon verger chargé de fruits; tout cela doit naître d'une terre qui m'appartiendra, et dont la fécondité me récompensera de mes sueurs!… En Irlande, dans le Connaught, je ne possédais aucun bien… si ce n'est mon âme… parce qu'elle n'a pu être vendue à l'encan… Dans l'Orégon, j'aurai une maison… des terres… et qui plus est, je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois la semaine… Enfin, je coulerai des jours aussi heureux que ceux réservés par le Seigneur à ses élus! Quelque chose qui m'arrive désormais, je ne pourrai dire que je n'ai pas eu ma part de bonheur!… mais est-il bien sûr, colonel Boon, que je mangerai de la venaison et des pommes de terre, au moins… trois fois… la semaine?

—Oui, M. Patrick, oui, vous mangerez de la viande et des pommes de terre tous les jourstous les jours; c'est la mille et unième fois que je vous le répète; oui, vous mangerez le produit des travaux de vos mains; votre femme (quand vous en aurez une) sera dans le secret de votre ménage, comme une vigne qui porte beaucoup de fruits; vos enfants seront tout autour de votre table comme de jeunes oliviers; oui, vous mangerez de la venaison et des pommes de terre trois fois par jourtrois fois par jour.

J'ai été bien malheureux!—continua Patrick,—mon histoire est celle de plusieurs millions de mes compatriotes. Le tableau des misères humaines est continuellement sous les yeux des malheureux Irlandais; sur les terres à céréales, on sème des cailloux pour obtenir une herbe fine, succulente, nécessaire, dit-on, à la nourriture des animaux de luxe, et les pauvres fermiers en sont indignement chassés!… Qu'importe aux lords les clameurs de quelques millions de mendiants qu'ils accablent d'exactions!… A leurs yeux, ne sommes-nous pas ces Cananéens maudits que Dieu vomit dans sa colère!… Nous la cultivons, cette terre d'Irlande, oui, mais nous la cultivons comme Caïn, en méditant la vengeance!… Angleterre, à quoi te sert de nous détruire!… crois-tu assurer ta gloire et ton triomphe sur les ruines de nos cabanes?… tu ne pourras nous dompter, et tes cruautés ne feront que graver plus profondément dans nos cœurs, la haine que nous te portons! Notre courage, qui t'a souvent procuré la victoire dans les batailles, saura te résister! Opprimés par ta cupidité, relégués par l'orgueil de tes nobles dans une classe prétendue abjecte, nous avons le droit de protester!… Ces aristocrates!… eux dont les pères ont manié la carde et peigné la laine, nous les outrageons quand, pour leur parler, nous ne nous mettons pas la face dans la boue!… Irlande, ma pauvre patrie, tu appelles à grands cris le jour qui te délivrera de tes oppresseurs; mais tu gémiras peut-être longtemps encore sous le joug! tes bourreaux ont prononcé sur tes enfants l'implacable anathème du Pharaon!…[143].