[ [143] «Opprimons-les avec sagesse, de peur qu'ils ne se multiplient encore davantage, et que si nous nous trouvons engagés dans quelque guerre, ils ne se joignent à nos ennemis.»

(Bible: Exode.)

—Allons, allons, calmez-vous; dit Daniel Boon à Patrick qui essuyait de grosses larmes,—l'Amérique ne vous dit-elle pas: «Sois le bien-venu sur mes rivages, Européen indigent; bénis le jour qui a découvert à tes yeux, mes montagnes boisées, mes champs fertiles, et mes rivières profondes: du courage donc. Pauvres Irlandais! affamés, nus, traités avec un dédain insultant, la vie, pour vous, n'est qu'une vallée de larmes! Où sera donc le terme de vos misères?… dans votre anéantissement peut-être, si votre courage ne vous délivre de l'état où vous êtes! Mais que faire pour en sortir, me direz-vous?… Faut-il égorger ceux qui nous affament? Faut-il que la violence nous restitue la portion de terre sur laquelle le ciel nous a fait naître, et qui devait nous nourrir?… Tout est permis au peuple qu'on opprime pour secouer le joug, et diminuer la mesure de ses maux. Sans propriété, sans protection, sans espérances, que vous reste-t-il? Les haillons et le désespoir!… Oui, pour vous, la misère est un frein, mais ce frein dont les despotes de l'Orient déchiraient la bouche des malheureux qu'ils subjugaient!… Puisque les lords sont sourds aux cris de l'indigence, rappelez-leur cette terrible menace des bourgeois français à leurs seigneurs: «Les Grands sont grands, parce que nous les portons sur nos épaules; secouons-les, et nous en joncherons la terre!» Prends garde, Grande-Bretagne! ne régnais-tu pas aussi en souveraine sur notre continent! de ta main avide tu voulus nous étouffer au berceau; il nous fallut tout créer pour te combattre; nous étions sans armes, sans amis… Non… La Fayette descendit sur la plage américaine, et nous dit que la France était avec nous. Un grand peuple applaudissait à nos efforts, et attendait avec anxiété l'issue de la lutte; nous fûmes vainqueurs, et quelle ne fut pas ta honte, lorsque la France, saluant l'aurore de notre liberté, fit entendre ce cri qui retentit jusqu'à tes rivages… L'Amérique est libre!…

—Courage, M. Patrick!—S'écria à son tour le vieux docteur canadien,—vous voilà en Amérique, et ubi panis et libertas, ibi patria[144]: Courage! le jour de la délivrance viendra pour l'Irlande; vous aurez raison de ce pays «où beaucoup d'esclaves parlent avec plus de liberté qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres contrées[145];» mais il faut végéter encore un peu dans la «fluente du temps qui engloutit tout,» comme dit Voltaire… Il se passe des choses bien horribles dans ce monde! Le repos, l'opulence, tous les avantages pour les uns; les haillons, les fatigues, toutes les humiliations pour les autres! Patience: rarement l'avenir manque de faire rendre compte des malheurs du passé; la veille de la première éruption du Vésuve, on se demandait (en se promenant parmi les fleurs qui couvraient son sommet), si cette montagne était un volcan… Oui, il y a des peuples bien misérables sur cette terre! Que l'homme mécontent de son sort se transporte, en imagination du moins, chez ces malheureux qui, pour tromper la faim, mêlent à la farine et au son, des écorces d'arbres pilées, des racines desséchées et broyées, enfin tout ce qu'ils croient capable de soutenir leur triste existence; qu'il apprenne alors à gémir sur les vraies souffrances de l'humanité!… M. Patrick, votre patrie n'a été, jusqu'ici, que le satellite de l'Angleterre, dont elle est malheureusement trop voisine: mais l'heure de la délivrance approche! Les Anglais ne parlaient-ils pas de purger complétement l'Irlande de sa population?… C'est ce qu'ils appelaient le «balayage du pays!…[146]» Et l'on demande «s'il est un homme doué de raison et de philosophie qui puisse dire pour quel motif deux nations quelconques de l'Univers sont appelées ennemies naturelles, comme si cela entrait dans les intentions de l'Être Suprême et de la nature[147]…» Je dirai ici mon sentiment, et quand même il m'attirerait l'exécration universelle, je ne dissimulerai pas ce qui me paraît être la vérité; oui, il y a des haines de race qui seront éternelles. Tacite parle de deux peuples séparés seulement par un… fleuve… et se touchant… pour mieux se haïr… Ce sont, en apparence, deux amis qui s'embrassent, mais en réalité, deux rivaux qui voudraient s'étouffer!…[148]. Chez les Romains, aimer la patrie c'était tuer et dépouiller les Barbares, et Rome affecta aux guerres gauloises, un trésor particulier, perpétuel, sacré… C'est de cette même Gaule qu'elle attend aujourd'hui la liberté!… Est-ce à dire que je veuille bouleverser le monde?… Non, M. Patrick. Mais les Anglais proclament le commerce «le véhicule du christianisme,» et cependant l'Irlande est là, affamée, nue, courbée sous le joug de la misère et de l'ignorance, s'agitant en vain sous le fer qui la mutile!… L'Angleterre la châtie sans réserve et sans pitié, et cela au dix-neuvième siècle, à la face du monde entier! Dans les jours de malheur, elle lui promet amitié éternelle en échange du sang de ses enfants; mais le danger passé, elle fait peser sur elle la plus lourde tyrannie…[149]. Lors de la guerre d'Amérique, la Grande-Bretagne, avare du sang des siens, prodiguait l'or pour acheter, aux électeurs d'Allemagne, des régiments entiers à tant par tête; ces honteux marchés lui étaient familiers, et elle payait à un haut prix les hommes qu'elle obtenait des maisons ducales de Brunswick et de Hesse-Cassel, qui vendaient leurs sujets: il y eut un tarif du sang!… On appelait ce trafic, recrutement… Outre la somme convenue pour la solde, l'entretien, on convenait encore de «payer pour chaque soldat qui serait tué en Amérique… ou n'en reviendrait pas,» vingt livres sterlings, à l'électeur marchand. Telle était une des clauses du traité avec le landgrave de Hesse-Cassel[150]… On connaît la lettre de ce prince au baron de Hohendorf, commandant des troupes hessoises en Amérique: «J'ai appris avec un plaisir inexprimable le courage que mes troupes ont montré, dit-il, et vous ne pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en apprenant que de mille neuf cent cinquante Hessois qui se sont trouvés à l'affaire de Trenton, il n'en est échappé que trois cent quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes tués. Et je ne puis assez louer la prudence que vous avez montrée en adressant une liste exacte des morts à mon ministre à Londres. Cette précaution était d'autant plus nécessaire, que les listes envoyées au ministère anglais ne portaient que quatorze cent cinquante-cinq hommes morts. Il en résulterait une différence de quarante-six mille deux cents florins à mon préjudice, puisque, suivant le compte du lord de la trésorerie, il me revient quatre cent quatre-vingt-trois mille quatre cent cinquante florins, au lieu de six cent quarante-trois mille cinq cents, que j'ai droit de demander, suivant notre convention. La cour de Londres observe qu'il y avait une centaine de blessés qui ne devaient pas être comptés, mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous ne pourriez conserver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une jambe.[151] M. Patrick, les enfants d'Erin firent entendre ce cri, au jour de leurs triomphes: «Il faut secouer le joug de la tyrannie anglaise! Il faut briser le lien anglais, source de tous nos maux! Il faut en émancipant l'Irlande, couper la main droite de l'Angleterre!…[152]» La cause de la France fut, à vos yeux, celle de tous les peuples asservis qui aspiraient à la liberté: en Irlande, on célébrait le triomphe de la liberté française; l'hymne de la victoire retentit aussi dans vos vallées!…[153] pourquoi ne chantez-vous plus?… Grâce au ciel, votre ancienne alliée n'a pas à se reprocher la misère et les haillons d'aucun peuple[154]. Consolez-vous M. Patrick, en Tauride était une terre qui guérissait toutes les blessures[155]. L'Amérique sera pour vous de qu'est la France pour un autre peuple malheureux, bien malheureux!…

[ [144] Là où est le pain et la liberté, là est la patrie.

[ [145] «On peut voir dans cette cité, (Athènes) beaucoup de vos serviteurs qui parlent avec plus de liberté, qu'on n'en accorde aux citoyens de plusieurs autres villes.»

(Démosthènes, 3e Philippique).

(N. de l'Aut.)

[ [146] The clearing of the country.

[ [147] Lettre de David Hartley à Benjamin Franklin; la réponse du Docteur est piquante.