«—Je le jure, je le jure, dit Adeline.»

«—Eh bien! donc...., lundi soir, comme je.... Paix! n’ai-je pas entendu marcher? Mamselle, allez-vous-en vite par-là dans le cloître. Je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu’on nous aperçût. Je vais sortir à la porte de la salle, et vous viendrez par le passage. Pour tout au monde, je ne voudrais pas qu’on nous aperçût.»

Adeline fut très-effrayée de ce discours de Pierre, et se hâta d’aller dans le cloître. Il parut bientôt; et, regardant avec précaution autour de lui, il reprit de la sorte: «Comme je vous disais donc, mamselle, lundi soir, que le marquis coucha ici, vous savez qu’il veilla fort tard, et je crois peut-être en deviner la raison. Il s’est passé d’étranges choses; mais ce n’est pas mon affaire de dire tout ce que je pense.»

«—Venez au fait, je vous prie, dit Adeline avec impatience. Quel est ce danger qui me menace, dites-vous? Dépêchez, ou nous serons aperçus.»

«—Un grand danger, mamselle, si vous saviez tout; et, quand vous le sauriez, qu’est-ce que cela ferait, s’il n’y a pas moyen de vous en tirer? Mais je n’y vais pas par deux chemins: j’ai résolu de vous le dire, quand je devrais m’en repentir après.»

«—Vous avez bien plutôt résolu de ne point le dire, car vous n’avez pas encore avancé d’une ligne. Mais expliquez-vous donc? Vous parliez du marquis.»

«—Chut! mamselle; pas si haut. Le marquis, comme je vous disais, a veillé fort tard, et mon maître a veillé avec lui. Un de ses gens était venu coucher avec moi dans la chambre boisée, et l’autre était resté pour déshabiller son maître. Sitôt que nous fûmes assis tous deux.... Seigneur, ayez pitié de moi! cela m’a fait dresser les cheveux! j’en tremble encore. Sitôt donc que nous fûmes assis tous les deux... Mais, sur ma vie, voici mon maître: je l’ai entrevu à travers les arbres; s’il me voit, c’est fait de nous. Je vous dirai le reste une autre fois.» A ces mots, il courut dans l’abbaye, laissant Adeline dans un état inexprimable d’alarme, de curiosité et de souffrance. Elle alla se promener dans la forêt, rêvant au discours de Pierre, et s’efforçant de deviner quel en était l’objet. Madame La Motte la rejoignit alors, et elles s’entretinrent de différentes choses jusqu’à leur rentrée dans l’abbaye.

Adeline chercha vainement, ce jour-là, l’occasion de parler à Pierre. A souper, pendant qu’il servait, elle regardait de temps en temps son visage avec beaucoup d’inquiétude, dans l’espoir qu’elle pourrait y démêler quelque chose au sujet de ses craintes. Lorsqu’elle se retira, madame La Motte l’accompagna dans sa chambre, et continua de causer avec elle fort long-temps, de manière qu’elle ne trouva pas moyen de voir Pierre en particulier.—Madame La Motte semblait affectée de quelque grand chagrin: Adeline s’en aperçut, et la conjura de lui dire la cause de sa tristesse; mais les larmes lui vinrent aux yeux, et elle sortit brusquement de la chambre.

Cette conduite de madame La Motte concourait avec le discours de Pierre pour alarmer Adeline. Elle resta sur son lit, absorbée dans ses réflexions, et n’en fut tirée que par le timbre d’une horloge qui était dans la chambre au-dessous, et qui sonna minuit. Elle se préparait à reposer, lorsque se rappelant le manuscrit, il lui fut impossible de passer la nuit sans le lire. Les premiers mots qu’elle put distinguer étaient les suivans:

«Je reviens à cette triste consolation.—On m’a promis de voir encore un autre jour. Il est à présent minuit! ma lampe solitaire brûle à côté de moi, le moment est terrible; mais pour moi, le silence de midi est comme le silence de minuit: ils ne diffèrent que par une obscurité plus profonde. Les heures taciturnes, invariables, ne sont comptées que par mes tourmens! Grand Dieu! quand doivent-ils finir?