On dit parfois que les gens économes ne sont pas heureux pour la raison qu’ils restent étrangers aux plaisirs dont se délectent leurs contemporains. Pauvre raison. Eh ! n’éprouve-t-on point de bonheur à sentir que les choses que l’on a sont bien à soi ; à vivre dans une maison où règnent l’ordre et l’aisance ; à payer comptant chaque chose que l’on est obligé d’acheter ; à ne point connaître les créanciers bourrus qui réclament avec menace des sommes dues ; à ignorer les huissiers dont l’abord sévère produit une si mauvaise impression sur les débiteurs toujours à court d’argent. Pour un plaisir qui aura duré quelques heures chez l’homme amoureux des spectacles, des concerts et d’autres distractions coûteuses, mais qui sera suivi de l’affront des réclamations incessantes des dettes, quelles peines se prépare l’imprévoyant chez qui la misère s’installe en maîtresse : ennuis, brouilles dans le ménage, déceptions, désespoirs, malheur, pleurs des enfants, découragement des parents. La maison devient un enfer insupportable que la gaieté visite rarement ; on y remarque en complet désarroi tout ce qui fait chez d’autres le bonheur intime du foyer, sans compter les expédients — peu honnêtes parfois — qu’il faut imaginer pour sortir d’un mauvais pas et les craintes qu’une situation qui va en s’empirant, permettent de supposer.
L’économe qui n’use que du nécessaire est mille fois plus heureux que le prodigue qui abuse du superflu. L’un a sa conscience tranquille ; l’avenir lui sourit, l’existence lui est douce ; il se contente de ce qu’il a, n’ayant point de désirs au delà de ses moyens ; l’autre est toujours inquiet, il jouit bien par instants de quelques joies procurées par des distractions quelconques et des voyages, mais ces joies sont éphémères et bientôt neutralisées par une échéance qui arrive et à laquelle il ne peut satisfaire. Il sera obligé de descendre quelques degrés de l’échelle sociale et de subir l’affront de vivre dans une condition inférieure à celle où il avait prétendu se placer. Son honneur en souffrira. Le premier aura toutes les chances de s’élever et, parti du bas de l’échelle, il pourra aspirer à en gravir avec honneur les degrés qui le placeront dans le cadre qu’il mérite, respecté des autres hommes. D’un côté, l’honneur et le bonheur ; de l’autre, le déshonneur et la misère. Considérez maintenant laquelle des deux situations sera la plus digne d’envie.
Faire des économies en toutes choses est d’une grande simplicité. Avec de l’attention et de la persévérance, comme nous le disions tout à l’heure, tous les ménages peuvent gravir l’escalier facile qui conduit à la fortune.
Ne dépensez jamais un sou inutilement. Un sou, c’est peu de chose, dira-t-on. Remarquons que se laisser aller à dépenser en une circonstance donnée un seul sou sans besoin, peut amener une autre dépense plus importante également sans utilité. C’est une affaire de principe. Si je dépense ce matin cinq centimes pour un cigare, j’entrerai demain dans un café et j’y prendrai une consommation de dix centimes ; après-demain, j’achèterai une pâtisserie de dix centimes et ainsi de suite. Toutes choses dont j’aurais pu me passer. Comptez la somme que je ferais ainsi passer de ma poche dans celle d’autrui, et ce qu’elle produirait en vingt ans si je la faisais fructifier.
Achetez les marchandises nécessaires à vos besoins dans des maisons de confiance. Ne prenez point ce qui est trop bon marché. Souvent la marchandise de bonne qualité fait un plus long et meilleur usage que la médiocre. Une paire de chaussures que vous aurez payée vingt francs, par exemple, vous durera quatre ans et sera propre et convenable jusqu’au dernier jour. Si vous jetez votre choix sur une de dix francs, il vous faudra une paire chaque année, ce qui vous obligera à une dépense double dans les quatre années, et vous ne serez pas encore bien chaussé. Il en sera de même pour un grand nombre d’objets.
Payez comptant : votre premier gain sera une remise, le second, de posséder entièrement ce que vous avez. Du reste, on ne doit jamais acquérir ce qu’on n’est pas en mesure de payer immédiatement. Les dettes sont exactement comme les économies, elles s’enflent et grossissent les unes comme les autres sans que l’on s’en aperçoive. Une dette chez le marchand de chaussures vous autorisera à en créer une autre chez le tailleur, une autre chez le boulanger et ainsi de suite ; si bien qu’il viendra un temps où tous ces retards de paiements vous mettront dans l’impossibilité de régler vos dépenses qui seront alors trop considérables. Il ne vous semblera pas pénible de donner trente-cinq centimes au boulanger qui vous donnera un pain chaque jour ; mais vous ferez la grimace si pour cent pains dus au bout de cent jours, il vous faudra lui verser la grosse somme de 35 francs.
Acheter à crédit, c’est jeter le trouble dans son budget. Vous ne pouvez pas connaître nettement l’état de vos finances si vous devez. Vous paraissez heureux parce que vous avez aujourd’hui cent francs en caisse ; cela vous semble une fortune au premier abord ; mais vous réfléchissez et vous dites : je dois 20 francs au boulanger ; 10 francs au boucher ; 10 francs au tailleur ; 15 francs à l’épicier. Total 55 francs. Que vous reste-t-il ? Voilà votre fortune à moitié évanouie. D’où une cruelle déception qui vous plonge dans un désarroi tel que vous voyez la misère à votre porte en même temps que le vide dans votre porte-monnaie. Songez à quelle joie vous pourriez vous livrer, s’il vous était permis de dire : Ces cent francs sont à moi. Je n’ai rien prélevé sur eux avant de les posséder.
Ne faites donc jamais aucune dette, si petite soit-elle. Si vous n’avez pas d’argent aujourd’hui, privez-vous. Ne risquez point de perdre votre indépendance en vous créant des obligations envers des fournisseurs. Ceux qui paient en achetant sont, souvent aussi, mieux servis que ceux qui remettent à plus tard le paiement. Tout fournisseur est satisfait de toucher tout de suite le prix de la marchandise qu’il vend et, par réciprocité, sert bien ses bons clients ; il passe aussi ses marchandises médiocres, s’il en a, aux personnes qui le paient irrégulièrement, car il se sent exposé à perdre tout ou partie de sa fourniture. Dans ce cas, il perd moins que s’il avait fourni quelque chose de première qualité.
Qui paie toujours comptant peut se dire déjà riche, puisqu’il ne doit rien à personne. Mais faites attention qu’il ne tardera pas à le devenir, car les économies fructifient rapidement chez ceux qui aiment l’ordre et qui sont ennemis irréductibles des dettes. Ceux-ci deviennent-ils malades ? Des malheurs s’abattent-ils chez ceux ? Sont-ils quand même obligés d’aller à crédit ? On leur fera confiance. Ils trouveront partout aide et secours, et jamais aucune voix ne s’élèvera chez leurs créanciers pour leur réclamer des dettes forcément contractées, avant que, de leur bonne volonté et de leurs salaires réapparus, ils puissent s’acquitter.
Combien dépense-t-on inutilement au cabaret, au jeu, au théâtre, à une foule d’autres distractions ? Ce n’est pas le moyen de s’enrichir. N’y a-t-il pas d’autres façons agréables d’occuper ses loisirs, pour des familles économes ?