«Veuille ne me donner à personne, de peur que mon pauvre cœur ne se brise, par pitié de mes petits orphelins.» Mais le bey de cela n'eut point souci, et l'accorda au kadi d'Imoski. La Turque supplia encore son frère, d'écrire sur une feuille de blanc papier, pour l'envoyer au kadi d'Imoski: «L'accordée[4] (disait-elle) te salue courtoisement, et courtoisement te demande par cette lettre, quand tu rassembleras les nobles svats, et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison, d'apporter une longue couverture (voile) pour elle afin qu'en passant devant la demeure de l'aga, elle ne voie point ses petits orphelins.» Dès que la lettre parvint au kadi, il rassembla de nobles svats, et partit pour chercher l'accordée. Chez elle le cortége arriva à bon port, et sans encombre avec elle repartit. Mais comme on passait devant la maison de l'aga, les deux filles virent leur mère de la fenêtre, et ses deux fils au-devant d'elle sortirent: «Reviens avec nous, chère maman, lui dirent-ils, que nous te donnions à dîner.» A ces paroles, Haçan-Aguinitza dit au stari svat: «Stari svat, mon frère en Dieu! fais arrêter les chevaux près de la maison, que je donne quelque chose à mes orphelins.» On arrêta les chevaux près de la maison. A ses enfants elle fit de beaux cadeaux: à chaque garçon, des couteaux dorés, à chaque fille, une longue robe de drap; pour l'enfançon au berceau, elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin). Le cavalier[5] Haçan-Aga avait tout vu; il appela ses deux fils: «Venez ici, mes orphelins, puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous, votre mère au cœur de pierre.» En entendant ces mots, Haçan-Aguinitza frappa contre terre de son blanc visage et à l'instant rendit l'âme, de douleur et de souci pour ses orphelins.

[Note 1: Ce chant, publié d'abord en 1774, par l'abbé Fortis, dans son Voyage en Dalmatie, avec une version italienne, puis traduit en allemand sur cette version par Gœthe, en 1789, fut comme l'introduction dans le monde littéraire des poésies serbes: c'est en partie à ce titre que je le traduis. Il appartient, d'ailleurs, à cette classe de chants qui, d'un caractère tout domestique, se déclament cependant avec accompagnement de la gouslé.]

[Note 2: Aguinitza, femme d'un aga.]

[Note 3: En la répudiant.]

[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du récit, dévoïka, fille, vierge. Le mot que j'ai substitué convient mieux à la mère de cinq enfants, et était d'ailleurs dans la pensée du poëte.]

[Note 5: Iounak.]

II

MODESTIE.

Militza avait de longs cils, qui ombrageaient ses joues vermeilles, ses joues et son blanc visage. Pendant trois ans je l'avais regardée, sans pouvoir jamais voir à loisir ses yeux, ses yeux noirs ni son blanc visage.

Je rassemblai le kolo des filles —et du kolo était la jeune Militza— pour avoir occasion de regarder ses yeux. Tandis que le kolo se jouait sur l'herbe, le ciel d'abord serein s'obscurcit, les éclairs brillaient à travers les nuées: les filles lèvent toutes les yeux vers le ciel, Militza seule les a devant soi inclinés vers l'herbe verte.