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Il ne s'était pas écoulé une semaine[1], que, la lune s'élevant au-dessus de la forêt, la femme de Radoïtza ainsi l'interrogea: «O lune, mon voyageur nocturne, toi qui passes au-dessus des villages et des cités, as-tu vu mon orpheline? Est-elle nue, ou a-t-elle des habits? a-t-elle les pieds nus, ou chaussés? a-t-elle faim, ou est-elle rassasiée? la baigne-t-on le matin à l'aurore? ne sort-elle pas de son doux somme, et ne tourne-t-elle pas les yeux vers sa mère, regardant par où elle va venir, venir lui donner ses douces mamelles?»— Et la lune à Hélène répond: «O petite Hélène, femme de Radoïtza, je passe au-dessus des villages et des cités, et j'ai vu ton orpheline: elle n'est pas nue, mais elle a des habits; elle n'a pas les pieds nus, mais chaussés, elle n'est pas affamée, mais rassasiée; et le matin à l'aurore on la baigne; elle ne sort pas du doux sommeil, pour tourner les yeux vers sa mère, pour regarder par où elle va venir, venir lui donner ses douces mamelles; mais elle est altérée de tes soins.» Quand Hélène ouït ces paroles, elle gémit de douleur, comme un serpent, et le chagrin lui brisa le cœur, morte elle tomba sur la terre noire.
[Note 1: Depuis que la veuve a été forcée par sa mère de revenir chez celle-ci, en abandonnant son enfant aux soins de ses belles-sœurs.—Je supprime trente et un vers, ou moins intéressants, ou qui se trouvent textuellement répétés dans la suite.]
XII
LA MALADIE DE MOUÏO.
Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent; devant les hommes marche le tzarévitch Mouïo, devant les femmes l'épouse de Mahmoud-Pacha. Comme il est beau le tzarévitch! plus belle encore est la pachinitza; et si belle qu'elle soit, la chienne! ses habits lui siéent encore mieux. Mouïo, le tzarévitch, devient malade (d'amour) pour la dame, l'épouse du pacha; il s'en retourne malade à son blanc palais, et s'étend sur sa molle couche.
Toutes les dames vinrent à leur tour visiter le tzarévitch Mouïo; seule ne vint l'épouse de Mahmoud. La dame sultane lui fait dire: «Es-tu donc plus grande dame que moi? voici mon Mouïo qui se meurt; toutes les dames lui ont fait visite, et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.» Quand la pachinitza eut oui ces paroles, elle retroussa ses manches et le pan de sa robe, et prépara des présents[1] dignes d'un seigneur…. des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar; puis elle s'habille de ses plus beaux atours, et se rend au palais impérial: sans permission elle entre dans le palais, et sans salut dans la galerie supérieure, où gît le tzarévitch malade. Là elle s'assied au chevet de Mouïo, lui essuie la sueur du front, puis à la sultane elle dit: «La maladie dont souffre ce jeune homme mon frère aussi l'a eue, et moi-même, la femme du pacha Mahmoud! Il n'est pas malade, mais amoureux.»—
A peine Mouïo a-t-il ouï ces paroles, qu'il saute sur ses pieds légers, ferme sur elle la galerie[2], et pendant trois jours blancs il la caresse. Quand le quatrième jour eût lui, Mahmoud-Pacha écrit une lettre menue, qu'il envoie au seigneur sultan: «Sultan impérial, cher seigneur! une sarcelle dorée de chez moi s'est envolée, et a pris l'essor vers ton palais, voilà de cela trois jours blancs; rends-lui la liberté, si tu reconnais un Dieu!»— A Mahmoud-Pacha le sultan répond: «Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur, j'ai chez moi un faucon non dressé; ce qu'il a une fois pris, il ne le lâche plus.»
[Note 1: Ponoudé, présents qu'on offre à un malade. Ce sont des friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms, également turcs.]
[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence par éconduire sa mère, circonstance qui n'a pas été exprimée ici, mais qui se suppose.]