Palissade, puisses-tu te briser! et toi, tchardak, que le feu te brûle! tant, jeunette, je m'ennuie, de me promener seule dans le tchardak, de dormir seule sur ma couche. Je me retourne de droite à gauche, mais personne ni à droite, ni à gauche; j'enroule autour de moi la froide couverture, et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs. Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline; je vendrai au fripier mes habits, j'achèterai un cheval et un faucon, et avec le cheval tout son harnais; je m'en irai à Stambol, la forteresse, servir le tzar pendant neuf ans, et j'obtiendrai en récompense neuf agalouks, et deviendrai pacha de Saraïevo. Quelle loi étrange alors j'établirais! (on aurait) pour une piastre un garçon, pour un ducat une fille; les veuves pour un fourneau de pipe, les vieilles veuves pour de vieux pots cassés.

XVI

Deux amants dans la prairie s'embrassent, ils croient que personne ne les voit; mais la verte prairie les avait vus, et elle le dit au blanc troupeau, le troupeau le répète à son pasteur, le pasteur au voyageur du chemin, le voyageur le redit au marinier sur l'eau, le marinier à sa barque de noyer, la barque le raconte à la froide rivière, et la rivière à la mère de la fillette. La fillette en malédictions s'emporte: «Prairie, puisses-tu ne plus verdir! blanc troupeau, que les loups te dévorent! toi, berger, que les Turcs t'exterminent! voyageur, que tes pieds se paralysent! marinier, que l'eau t'emporte! barque légère, que le feu te brûle! et toi, rivière, que tes eaux tarissent!»

XVII

Je traversai une forêt, j'en traversai deux et trois, et quand j'arrivai au quatrième bois de pins, voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles; sous un pin était une molle couche, et sur la couche était ma maîtresse endormie. Par pitié je ne voulus point l'éveiller, ni de joie je ne voulus l'embrasser, mais au Dieu Très-Haut je fis cette prière: «Permets, mon Dieu, que le vent de la mer détache une feuille de ce pin, et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aimée.» Dieu m'accorda le vent de la mer, qui détacha une feuille de pin, et sur le visage de ma bien-aimée elle tomba. Celle qui m'est chère alors s'éveilla, nos baisers et nos caresses durèrent jusqu'à l'aurore, sans que ma mère le sût, ni la sienne, mais seulement le ciel serein au-dessus de nous, et sous nos corps notre molle couche.

XVIII

LE CERF ET LA VILA.

Un cerf, broute l'herbe par delà la montagne, un jour il broute, le suivant il se sent mal, et le troisième il commence à gémir. Du milieu des rochers la Vila lui demande: «O cerf, bête des bois et des monts, quelle si grande douleur est la tienne, que, paissant l'herbe au bas de la montagne, un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal, et le troisième tu exhales tes plaintes?» Le cerf à la Vila répond d'une voix douce: «Vila de la montagne, ma sœur! ma douleur est grande, j'avais avec moi ma biche, qui s'en est allée dans la montagne vers la fontaine, s'en est allée, et ne revient pas; ou elle s'est égarée en quelque endroit, ou les chasseurs l'ont prise, ou bien elle m'a abandonné tout à fait, et s'est éprise d'un autre cerf. Si elle a perdu le chemin, fasse Dieu qu'elle me retrouve bientôt! si les chasseurs l'ont prise; que Dieu leur donne un sort pareil au mien! mais si elle m'a abandonné, et s'est éprise d'un autre cerf, fasse Dieu que les chasseurs la prennent!»

XIX

Dans la prairie est dressée une blanche tente, sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte, sur l'herbe (est étendu) un tapis soyeux, avec des coussins de velours bleu, sur lesquels est assis le noble bey Iergetch. Par là passe une fille giaour (allant) à l'eau, et le noble bey Iergetch lui dit: «Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure à l'eau.» —«C'est ma vieille mère qui m'ordonne de me lever chaque matin pour en aller chercher.»