Je n’étais qu’un jeune imbécile ! Refuser n’eût servi de rien, néanmoins il y a des moyens de se venger qui ne sont pas dépourvus d’un certain agrément. Je n’y songeais pas ! Aurais-je, moi aussi, manqué d’imagination, de fantaisie ? Puisque je rêvais, la nuit, des quelques lectures furtives que je pouvais faire, pourquoi ne pas en faire usage ? Ah ! les gosses sont bien peu dégourdis !
Tu ne peux supporter ta tante, ton professeur en soutane, Paul, Virginie et Isidore ?… Moque-toi d’eux ! Invente une mascarade où ils joueront les rôles qu’il te plaira de leur imposer. Transforme tante Valérie en vieille sorcière ! La voilà qui perd ses dents ; ses cheveux sont pleins de poux, une araignée lui pend au nez et le jour où elle reçoit l’évêque en tournée pastorale, au moment où elle lui fait sa révérence, je ne sais par quel accident sa jupe est tombée, son jupon a suivi, un vent-coulis venu de la cheminée relève sa chemise et l’évêque, très myope, se penche par courtoisie et met son lorgnon, afin de mieux voir.
Pendant ce temps, Paul et Virginie font des horreurs sur les pieds épiscopaux et le cher Isidore pris d’une crise de pudeur, grimpe le long des jambes de ma tante et ouvre ses deux ailes pour cacher le paysage… ses deux ailes d’ange ?
Alors tu entres, tu sauves tout, tu rabats les jupes de ta tante, tu tords le cou aux deux chats, tu donnes Isidore à l’évêque qui s’engage à le garder toujours et qui sort chaussé de soulier crottés.
Pour l’abbé Verdier que nous oublions, on trouvera autre chose, mais je te suggère, mon enfant, de le faire surprendre par ta tante, en train de violer la cuisinière sur son fourneau tout rouge, ce qui répandrait une insupportable odeur de roussi.
Oui… mais je n’y songeais pas ! non plus qu’à recevoir en cachette quelques amis de mon choix…
Ouvre leur la fenêtre ! appelle-les discrètement ! Ils ne tarderont pas à venir. Tu les connais d’après les livres, (interdits ou permis par ta tante,) mais ils vivent et tu pourras leur parler.
En voici un qui a couru le monde. Il te contera de belles histoires du Pacifique où les îles sont des lieux d’enchantement dont jamais on ne se lasse. Les femmes s’y promènent vêtues de pagnes, portant des fleurs dans leurs lourds cheveux…
Va te perdre ensuite dans la forêt où les singes se balancent aux lianes, à bout de bras, où le tigre miaule, où la gazelle fuit, où, sur le bord d’un fleuve, de grands sauriens mouillés claquent des mâchoires, où l’orchidée pousse en plein air, sans être garée par des vitres, où le paon blanc étale sa roue magnifiquement, comme pour une cérémonie…
Descends vers le bord de la mer… Les sirènes du flot, assises sur des rocs, se divertissent et jouent avec l’écume. On dirait qu’elles font elles-mêmes des bulles en baisant la crête des vagues et, chaque fois que la bulle crève, il en jaillit un chant, à tel point séducteur, que le roi d’Ithaque, voguant aux alentours, doit faire boucher à la cire les oreilles de ses compagnons.