Cette petite conversation de début m’a rafraîchi la tête. Je puis m’occuper, quelque temps, d’autre chose. Chut ! n’intervenez pas : je saurai m’arrêter quand il faudra.


Mon stage à la banque me procure un certain agrément. J’y fais de nombreuses connaissances. M. Édouard Cernaux, le patron, se montre toujours cordial à mon égard. Peut-être ne conserve-t-il pas de sa cousine Valérie Duroy un souvenir enchanteur et veut-il me le faire sentir. Les travaux dont je suis chargé n’ont rien qui m’enthousiasment ou m’enivrent, mais je m’y plie sans difficulté manifeste. La comptabilité ne me rebute pas et la nécessaire connaissance de l’anglais m’est d’une acquisition facile, car les langues vivantes étaient les seules parties du programme où je montrais, jadis, un certain zèle. Le père Verdier avait presque l’air de s’en offenser, car il les tenait, ces études, pour secondaires, sinon superflues, et les enseignait mollement, au lieu que le professeur du collège d’où je fus renvoyé se servait d’une méthode habile qui donna de bons résultats. Je me plais en outre à causer en anglais avec le caissier-adjoint de la banque, un gentil garçon, anglais lui-même.

J’en rougis, mais je dois vous confesser tout de suite que je viens d’être lâche. J’habite encore l’appartement de ma tante : un bail fort long me le permet. Cet appartement où logent de tristes, de gris, de mauvais souvenirs, n’a changé ni par son atmosphère, ni par ses teintes. S’il m’arrive de m’en moquer, c’est de mauvaise grâce. D’ailleurs, j’ai conclu avec Angèle, la cuisinière, dont les services me restent assurés, un pacte à ma convenance. Elle garde, dans une pièce de débarras, donnant sur l’escalier de service, les deux chats et le perroquet.

« Mademoiselle les aimait tant ! »

Isidore, Paul, ni Virginie ne semblent se plaindre de ce coup d’état : la bonne Angèle les soigne par piété, par devoir, par dévouement à la mémoire de sa maîtresse disparue, bien que, de celle-ci, elle eut souvent à se plaindre… Sentiment complexe. Je ne mets jamais les pieds dans l’antre réservé à ces trois bêtes, jamais, je vous le jure, et les miaulements non plus que les jacassements ne franchissent le seuil de mon domicile particulier.

Oui, j’habite encore ma chambre à coucher à laquelle j’ai adjoint une petite pièce voisine, ancien cabinet de toilette devenu mon bureau. J’ai changé le papier des murs, les rideaux, la plupart des meubles, certain tapis d’un vilain jaune. Je possède aussi quelques planches fixées au mur ; elles me servent de bibliothèque.

Sans doute avez-vous déjà compris que seules les dispositions testamentaires de ma tante me permettent ces luxes divers, bien qu’elle ait fait des largesses à l’abbé Verdier et légué de nombreux souvenirs, (clairement désignés, afin que l’on ne se trompe point), à de vieilles dames dont le nom m’était connu mais qui me paraissent toutes du même modèle, aussi bien par le costume, la voix, le geste, que par l’expression.

Souvenirs de ma tante Valérie ! J’ai prié le photographe du coin de la rue de les immortaliser. « Touchante attention » s’est écrié je ne sais quel cousin. Ceux qui m’appartiennent sont réunis sur une table Louis-Philippe et je rêve déjà de peindre d’après eux, plus tard, une nature morte, ou d’en faire une pointe-sèche vigoureuse… Un jour, j’exposerai cela dans un cadre d’ébène :

Michel Duroy
Le Goût de Tante Valérie