Elle m’a dit, tout simplement, sans avoir l’air de me combler de joie et d’espérance :
« Dix mois sont vite passés, mais ne manquez pas de m’écrire. Vous me raconterez votre vie : je me sens très ignorante, n’ayant jamais été artilleur. Dites-moi surtout si l’ordinaire est bon et si vous trouvez des camarades à votre gré. Au revoir, Monsieur Duroy ! »
Partir pour Belfort avec un si doux viatique ! On s’en irait, le cœur léger, en Patagonie !
Mes débuts au régiment furent heureux, malgré les petits ennuis du métier. Je pus lui écrire ; elle me répondit. Je lui racontais mes pauvres plaisirs, mes pauvres peines ; elle me répondait par des lettres où je l’entendais me parler, où je la voyais aussi, la tête penchée sur la feuille de papier, ou levée de temps à autre, ses beaux yeux gris tournés… vers Belfort… Je veux que ce soit vers Belfort !
« Cher Monsieur Duroy. »
Le texte m’était bien connu, mais je m’obstinais à contempler la main active, inscrivant d’un mouvement vif des phrases pensées pour moi. Cette petite main aux longs doigts, aux ongles brillants, une main tout ensemble intelligente et belle qui trace des caractères élancés, avec une encre d’un joli bleu, sur du papier dont le gris est comme un rappel du gris luisant de ses yeux.
La page paraît couverte… pourtant, voici quelques lignes en travers, dans la marge de gauche :
« Tâchez de ne pas trop vous ennuyer !
« Sans adieu, cher Monsieur Duroy.