« Votre amie :
« ……… »
Il m’est interdit de déchiffrer, aujourd’hui, ces points de suspension, si claire que soit l’écriture qu’ils remplacent. Mon souvenir se couvrirait de brume, puis d’ombre, et finirait par s’évanouir.
La lettre précieuse, glissée dans mon portefeuille, je mets celui-ci dans la poche de mon uniforme et m’enjoins de voiler, quelque temps, les idées qui m’obsèdent.
IX
Il court des bruits singuliers à la caserne. Ils se groupent, s’amplifient, se laissent vite entendre. Nous pourrions avoir la guerre… la guerre nous menace… la guerre est déclarée, la France envahie.
Ce temps, je me le rappelle trop bien pour vous en parler longuement et les détails que je pourrais donner n’intéresseraient guère, cependant, les tout premiers jours, je me permis de rêver de gloire, comme un gosse exalté par ses soldats de plomb. Je me voyais rentrant à Paris, cette guerre ayant été heureuse et courte, serrant la main de M. Cernaux, félicité par lui, puis, aussitôt, invité à passer la soirée, en petit comité, dans une maison du boulevard Haussmann dont il était oiseux de me fournir le numéro.
Mon épopée personnelle fut, je dois l’avouer, très différente.
Je partis, souffrant d’une foulure gagnée à la caserne de Belfort et mal guérie. Elle me fit boiter pendant deux semaines, après quoi je retrouvai ma vigueur coutumière et pus me préparer à cette action nouvelle dont je ne savais pas grand’chose. Jadis, je passais pour un homme bien entraîné, pour un bon cavalier, ce dont tante Valérie avait été flattée, enfin pour un bon marcheur. Je n’ai point dit que mes études à la campagne ne m’eussent été d’aucun avantage, ni que je fusse un gringalet. Le travail, à la guerre, commençait à m’intéresser, lorsqu’il m’advint, causant avec des camarades, de me plier en deux par une secousse brusque et de ne pouvoir retenir un cri de douleur. L’aide-major consulté m’annonça que je souffrais de coliques hépatiques et cet agréable début, d’allure bien militaire, n’est-ce pas ? me valut quelque repos sur place. Ensuite, je parus très en forme et me réjouis d’être envoyé au front.
Pendant près de trois mois, je passai inaperçu. J’entendis le canon allemand, je vis couler du sang, j’obéis à des ordres, comme faisaient les autres, jusqu’au jour où, chargé de porter un renseignement à l’un de mes officiers, je crus devoir ajouter au message un trait de comédie déjà jouée en me pliant à la manière d’un objet que l’on ferme d’un coup sec. Cette fois, du moins, mes fantaisies hépatiques me menèrent à connaître le major Jérôme Devilliers qui désira que mon cas fût « suivi », quelques jours. Le major, je l’appréciai avant peu ; il nous arriva de causer et ce chirurgien de Paris dont le nom était, m’assurait-on, très réputé, fit de son mieux pour me remettre rapidement sur pied.
J’ai dit (Maxime lui ressemble) que je vous parlerais de ce Jérôme qui devint mon ami… pendant combien de temps ?