Je voudrais vous le faire voir. Ses compagnons le blaguaient volontiers, à cause d’une corpulence extrême que rendait plus imposante une taille dépassant de beaucoup la moyenne. A ces plaisanteries il répondait d’ailleurs avec verve. On l’appelait « le Mastodonte », mais cette masse de chair, dominée par une figure d’enfant joufflu, recélait une âme dévouée, sûre et forte, de belle qualité, (l’adoration des hommes qu’il soignait en donnait la preuve quotidienne), et un esprit des plus fins.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, certain jour de répit où il disposait d’un peu de son temps, un propos de hasard, un de ces propos desquels on n’attend rien qu’un propos de réponse tout semblable, aussi passager et vain, m’apprit que le médecin-major Jérôme Devilliers connaissait mon chef, M. Cernaux !
« Mais oui, Duroy, nous étions ensemble au lycée et sommes restés liés depuis lors. Je l’ai même soigné, quand il se cassa la jambe dans un très vilain accident d’automobile. Vous savez qu’il conduit comme un fou (je dis : à tombeau ouvert). A propos, boite-t-il encore ? Il est rhumatisant et ses crises lui rappellent son ancienne fracture, douloureuse par temps humide. »
Je n’avais rien remarqué…
« Et sa sœur, l’avez-vous jamais rencontrée ? Quels yeux ! quelle chevelure ! Elle est charmante ! »
Je sentis que le « oui » de ma réponse n’était pas aimable, plutôt sec. Il provoqua chez le major un regard étonné. Je me reprochai ce regard.
Le lendemain, il me parlait de son fils, tout jeune étudiant en médecine et qui vivait à Paris.
« Il rêve de s’occuper plus tard de neurologie, le sacripant ! C’est son idée fixe, mais, pour le moment, il se rend utile dans les hôpitaux. Un brave garçon, mon petit Adrien… Je vais vous montrer sa photographie. Même sans être très perspicace, vous saurez reconnaître, Duroy, qu’il ressemble surtout à sa pauvre mère, morte quand il avait trois ans. Elle était mince, fine, presque fluette… Adrien ne tient pas de moi : le voici. »
Un visage anguleux d’adolescent, au nez pointu, déjà chaussé de lunettes. Ce visage ne fait-il pas naître en moi un souvenir ? Non, pas le moindre. Je m’en étonne aujourd’hui… Bast ! les souvenirs surgissent ou se refusent de façon si bizarre ! et, ce jour-là, tout en paraissant m’intéresser vivement à la photographie, pour effacer le « oui » malencontreux, je crois bien que je pensai à autre chose.
Néanmoins, pourquoi cet excellent homme ne fait-il plus mention de M. Cernaux, son ami, ni de la personne aux cheveux d’or, aux yeux d’un gris qui ne s’oublie pas, et si charmante, à son avis ?… Je m’en doute, peut-être.