L’ennui me suivait pas à pas, en personne, « en personne », je l’affirme ! Je ne le voyais pas. Je le vois à présent, dans mon souvenir. Étais-je à ce point aveugle ?

Cet homme maigre ne portait pas notre uniforme, mais un sarrau gris, sanglé… Son crâne à cheveux gris, assez longs, tombant sur la nuque, était coiffé d’une calotte grise. Des mains très osseuses, démesurées, me semble-t-il, et toujours gantées de gris, oui, je dis bien, gantées. Sarrau, cheveux, calotte et gants étaient du même gris sans reflets : un gris mort.

Il me suivait partout, il se plantait devant moi quand je nettoyais les instruments du major… ou ne faisais rien. J’en suis certain, maintenant, et il me paraît étrange qu’à l’époque je ne m’en fusse pas douté. Jamais je ne pensais à l’homme gris, silencieux et maigre qui ne me quittait pas. J’avais donc la berlue ?

Mais, aujourd’hui, comme je me le rappelle avec précision !

Il serait là, devant cette fenêtre, que je reconnaîtrais l’Ennui ! Comment, ne l’apercevant pas à la guerre, bien qu’il y fût, ai-je pu faire mes pauvres besognes ? J’oublie que le major m’aidait.

Non ! j’en ai assez ! Interrompons, je vous en supplie ! Ce serait tout le temps la même chose. Oui, c’est entendu, j’ai fait la guerre entière, sans une égratignure, jusqu’en novembre 1918, mais de quelle façon ! Promené de droite et de gauche, pendant deux mois il m’arrivait de me croire valide et je reprenais mon rôle actif d’artilleur, sans trop de maladresse, j’espère. Puis, cela s’interrompait. Nulle maladie grave : rien que des tracas de santé qui me remettaient au repos, quelques jours. A ce propos, je dois de la reconnaissance au médecin-major Devilliers qui, plus tard, devint mon cher Jérôme…

Ne parlons pas trop de lui : certains faits demeurent obscurs… Ils s’éclaireront peut-être, mais je ne sais de quelle lumière.

La véritable lumière, celle qui réchauffe, comme le soleil aux beaux jours, me venait des lettres que m’écrivait une jeune fille. A leur arrivée, l’homme gris mourait-il pour quelques heures ? Je le suppose. Dans mes réponses, je tâchais de passer sous silence tout ce qui pouvait laisser comprendre à leur destinataire le rôle de valet de comédie que je jouais, à ma honte, parmi des hommes qui perdaient leur sang, un bras, une jambe, un morceau de tête, ou se faisaient tuer sur le coup.

En février 1918, mon colonel a demandé pour moi la croix de guerre, par charité, assurément, ou bien à cause de Devilliers poussé par un élan d’amitié charitable. Les autres n’avaient nul besoin de charité, que je sache ! Un jour prochain, car cette guerre ne va pas tarder à finir, (est-elle finie ? Je ne sais plus !) aurai-je le front de me présenter chez quelqu’un, le veston fleuri d’un ruban ?…