« Je vous salue, Mademoiselle. Ah ! quelle joie d’être enfin ici ! Depuis si longtemps… »
Elle m’interrompt :
« Vous m’avez vraiment allégé la guerre, Monsieur Duroy. Malgré l’inquiétude que nous donnait mon frère, si lointain, quand je rentrais du petit hôpital qui m’occupait, en Provence, vos lettres me rendaient un peu de courage, et je vous en remercie. D’ailleurs, je les ai gardées. Un reproche, pourtant : quelle mauvaise mine vous me rapportez !… Voici mon frère :
« Édouard, regarde-le ! Tu ne lui trouves pas la figure d’un malade ?
— Madeleine a raison : votre tête ne me revient guère, Duroy. Il faut la remettre au point, et sans tarder !… Je comprends bien : vous avez fait une guerre pénible, ennuyeuse, austère, une guerre qui ne rendait rien : même pas la joie d’agir, mon pauvre garçon, et d’achever ce que vous aviez entrepris ! Toujours à demi malade !… Je crains que certaine demoiselle qui ne vous est pas tout à fait inconnue, non contente de lire vos lettres entre les lignes, se montrait encore indiscrète en écrivant de France à Salonique.
— Tais-toi donc, imbécile !
— Au lieu d’injurier votre frère, interjetai-je, avouez donc, Mademoiselle, que vous exagériez… Ou bien est-ce moi qui me suis mal fait entendre ?
— Vos lettres étaient pourtant fort claires !
— En tout cas, vous voyez en ce moment la tête d’un homme heureux… Je vous le jure !
— Heureux et surmené, dit Cernaux. Ne tâchez pas de vous contraindre, Duroy : comme chacun de nous, vous avez besoin de repos… et il me vient soudain une idée lumineuse ! Usant de mon droit de directeur de banque, je vous accorde, je vous impose un congé. Madeleine et moi avons le projet de rejoindre notre mère dans sa villa, près d’Hyères. Nous vous emmenons. Là-bas, devant les oliviers et les pins, au centre d’un jardin fleuri, vous aurez tout le loisir d’oublier. »