Moi ! son ami !
Il n’en est pas moins vrai que j’avais deviné juste. Alors, puisque Jérôme Devilliers demeure en face, pourquoi ne me soigne-t-il pas ? pourquoi n’a-t-il jamais mis les pieds ici ? Devilliers est chirurgien, direz-vous. Bast ! Il me connaît mieux qu’aucun médecin et ne me l’a-t-on pas vanté pour sa science en médecine générale… Par conséquent…
J’avoue que ses paroles m’inquiètent… Ne se serait-il pas aperçu que je regardais la fenêtre ? Il m’en bouchait presque la vue. Sa phrase n’était-elle qu’une phrase d’apaisement, le baume spirituel offert à l’agité ? Je lui parlais d’un homme très connu ; il a répondu : « Oui, le docteur Devilliers, » afin que je me taise, pour couper court. J’aurais nommé le président du Conseil ou l’ambassadeur d’Italie que la réplique eût été de même ordre : « Oui, Monsieur Untel. » C’est ainsi que l’on traite les enfants, lorsqu’ils inventent des mots biscornus et veulent qu’on les leur explique. On répond n’importe quoi.
Pour soutenir le bon renom de sa clinique, l’homme au nez pointu tient peut-être à ce que ma fièvre ait baissé, ce soir, mais il se moque bien de la question que je lui posais avec angoisse.
Cherchons néanmoins un semblant d’excuse à l’Ennemi : tâchons de nous montrer juste. Je crois qu’il m’a floué, qu’il a gagné la première manche, par des moyens malhonnêtes, en évitant le danger, mais, en outre, craignait-il la rivalité d’un confrère plus estimé que lui ?
Je dis des sottises, puisque Jérôme ne s’y prêtait pas, n’ayant jamais paru. Avouons que l’homme au nez pointu s’est simplement montré plus malin que moi et qu’il m’a déloyalement mystifié.
Voilà Jérôme Devilliers qui rentre chez lui. Je le reconnais toujours par l’importante place que sa silhouette prend sur la fenêtre. Il est accompagné d’une femme, celle, sans doute, que j’ai baptisée Lucie. Je la distingue mal. Elle ne paraît d’ailleurs que rarement. Ce ménage serait-il désuni ?… Pauvre Jérôme !… Allons donc ! Je fais un roman : cette personne est simplement une cliente qu’il emmènera bientôt dans son cabinet de consultation.
Que vous disais-je ? Elle sort de la pièce et je lui dis :
« Au revoir, Madame Lucie ! »
Cet adieu manque de ferveur : Lucie m’intéresse moins depuis que Maxime a repris son vrai nom.