Oui, l’instant est vraiment exquis : l’aube a presque paru, elle fait pressentir une radieuse aurore. Je retrouverai la lumière élue pour ma décoration. Le ciel me donne un avertissement sévère. Voilà les tons qu’il me faudra considérer souvent, avec scrupule, avec patience, si je veux en transposer les finesses et l’éclat à demi-voilé.

« Je compte sur ton aide, Madeleine. Il t’arrive parfois de me blaguer parce que je dors, dis-tu, comme un paysan. Eh bien, à toi de m’en empêcher désormais ! Tu me tireras, chaque jour, du sommeil, quelque temps avant le début de ce glorieux spectacle. Je t’offrirai même un réveil-matin, à cet effet. Mais dépêchons-nous ! Allons voir le roi Melchior qui va s’agenouiller devant la crèche. Il a précédé les deux autres Mages… Non ! regarde d’abord la splendeur du ciel. Tâche de comprendre ce que je devrai suggérer… Ce ne sera pas facile, avoue-le !

— C’est entendu, Michel ! Nous viendrons ici tous les matins : les couleurs du ciel se poseront d’elles-mêmes sur ta palette ou s’offriront à ton choix !… Ah ! le beau peintre à qui, je le sais, il suffit de tremper le bout de son pinceau dans un rayon, dans un reflet, dans une buée, pour trouver le ton juste qu’il cherchait ! »

Elle me parle, je ne sais pourquoi, tout bas, tout près de l’oreille, et sa voix est la plus douce des musiques.

« Entrons à l’église, ma chérie, puisque ton ami, le curé t’a confié un double de la clef. »

Nous ouvrons les deux portes toutes grandes. Voilà le panneau central qui m’occupera, aujourd’hui : le plus important, de beaucoup. La Vierge, l’Enfant, saint Joseph, le bœuf et l’âne, Gaspard et Balthazar, le groupe des bergers, sont en place, bien qu’à peine indiqués, mais il suffit que je me les représente. Seul, Melchior me donnera encore grand mal, à cause toujours de l’éclairage. En prenant au dehors des esquisses nombreuses, je finirai sans doute par y parvenir !

Voici le roi : il entre à notre suite. Je pense qu’il désire reprendre la pose que nous avions déjà décidée. Il la retrouvera tout de suite.

« Salut, roi Melchior, lui dis-je, votre attention me touche beaucoup ; vous êtes, sans contredit, le plus gracieux des rois et votre aimable visite va faciliter mon travail.

— Tu devrais avoir honte, Michel, dit Madeleine : prends-tu ce bon roi pour un paresseux de ton espèce ? Lui, se lève tôt et trouve tout naturel de t’aider ainsi à mieux peindre !

— Non, mes amis, répondit Melchior, vous me remerciez sans raison ! Vous étiez mécontent, Michel, des vitraux de notre église, qui sont assurément fort laids : du vilain Saint-Sulpice, tout au plus ! Mais, avant qu’on ne les remplace, les anges assez piteux qui s’y trouvent représentés, se sont offerts à chanter une dernière fois. Ils exécuteront un petit concert, ce matin même. Oh ! je sais, ma chère Madeleine, que vous détestez la musique en vase clos ! De la place ! de l’air ! voilà qui vous convient ! Nous irons donc sur le parvis : le paysage que l’on y découvre est beau. En levant le nez, nous pourrons admirer, quelques instants, les couleurs que le ciel nous gardera et le chœur choisi par les anges : ce chœur d’Ambroise Thomas, s’il vous plaît ! (hélas ! tous les goûts sont dans la nature) saura bien nous ravir par les portes ouvertes… Venez, mes enfants ! »