Cette petite place de l’église, encore tout aérée par la brise matinale, quelles délices elle dispensait !
« Et surtout, Michel, reprit-il, je voulais vous dire que, décidément, je refuse de participer à ce panneau : j’entends, d’y faire figure. Le voisinage du bœuf et de l’âne me déplaît par trop, n’est pas digne de ma personne, et puis… et puis, j’en veux aux deux autres Mages qui ont dû prendre une auto en cours de route pour arriver avant moi, une auto de complaisance ! C’est pas de jeu, mes amis ! N’ayez pas l’air furieux, Michel : ça n’en vaut pas la peine !… et, maintenant, petits anges des vitraux, chantez ! »
Ils chantèrent, nous les entendions bien… Que chantaient-ils ? De l’Ambroise Thomas ? Allons donc ! Un air, un air qui m’est connu ; j’ai l’impression de plaquer son premier accord sur les touches d’un piano. (Je ne joue de l’orgue, ni d’aucun instrument céleste !) C’est tout juste si je tapote… Ils chantent ! Ils chantent !…
Et voilà que Gaspard relève les pans de son grand manteau de cour et se met à danser, sans souci des dalles, dures et sévères à ses bottes, du parvis. Il danse d’une façon qui me déplaît. Dans les temps très anciens cette danse eût été dénommée chahut. Il danse, il fait des entrechats. Il me rappelle certaine affiche de Lautrec pour le Moulin-Rouge.
Ah ! ceci est pire : l’esquisse que je méditais m’échappe : l’aurore s’est muée en jour ; les tons de la robe du roi Mage ont changé… Jamais je ne peindrai le panneau du centre ! Ce Mage qui fait le pitre me donne le frisson ! Madeleine supportera-t-elle un pareil spectacle ? Elle se gêne ! Madeleine rigole ! Madeleine va danser aussi. Elle pointe un pied en l’air, pousse des cris, excite le danseur à se dépouiller de son manteau, à s’arracher la barbe, à semer ses bijoux, à jeter surtout cette noble tiare dont j’espérais tirer un beau parti, à ne plus se ressembler du tout ! Et les anges des mauvais vitraux s’en donnent à cœur joie, ils ne chantent plus, ils gueulent leur chanson d’une voix éraillée. On se dirait dans un café-concert de bas-étage, en province ! A la sortie, on leur donnera tout au plus cent sous.
C’est fini : le roi Mage s’est calmé ; Madeleine de même. Alors ma femme s’approche de Melchior et son altesse, qui a dû vendre des sucreries sur les quais, lui dit d’une petite voix doucereuse, pateline, où passe un accent d’orient :
« Ma chère, je tiens à vous offrir un petit cadeau, un cadeau de rien du tout, un simple souvenir… Vos façons d’agir sont depuis quelque temps ridicules : il les faut réformer. Je sais que la cocaïne vous est chère, que vous en usez tous les jours, mais, croyez-moi, ne vous piquez plus ! Ce moyen, d’ailleurs mauvais, est passé de mode et vos deux cuisses, ma bonne Madelon, sont dans un état !
« Prenez cette mignonne boîte en argent, qui contient une poudre blanche, mais ne la montrez pas à votre médecin, à moins que vous ne soyez son amie intime ; en ce cas, il vous fournirait de quoi la remplir. Au fait, ne se nomme-t-il pas Jérôme Devilliers ?…
« Une pincée seulement : vous la humerez comme un parfum, et toute piqûre sera inutile. Vous preniez même le soin de stériliser la seringue ! Quelle sottise et que de temps perdu ! Retournez, vous dis-je, aux habitudes de votre défunte aïeule qui prisait tout simplement du tabac. Ce tabac blanc est plus joli, meilleur aussi. Glissez la boîte dans votre petit sac et veuillez agréer mes hommages.