Cherchons ailleurs… Vous m’aiderez, n’est-ce pas ? Ne m’abandonnez pas méchamment et je vous promets que nous réussirons bientôt.
Les autos, les autobus, je les écarte tout de suite. Un de mes plus chers amis a glissé, un soir où il pleuvait, sous une camionnette militaire et s’en est tiré avec une écorchure au genou : quinze jours de lit. Je ne veux pas souffrir.
On vous repêche de la Seine. On vous surveille, en haut de la tour Eiffel : les balustrades y sont hautes et ne croyez pas que je puisse encore faire de l’acrobatie… Pourtant, une acrobatie modeste, en m’efforçant beaucoup… Essayons de la tour Eiffel.
Me voici devant le guichet. J’allais passer, quand une vieille femme, à genoux, couverte d’un châle en loques (il fait froid, aujourd’hui) me tend la main. Son bras gauche me barre l’entrée. Je lui donne vingt sous. Elle ne veut pas partir. Quel étrange regard, suppliant et malsain, tout ensemble ! Non, ce bras de mendiante m’arrête ; de plus, il y a trop de monde : un dimanche ? un jour férié ?…
Ah ! j’ai fait une trouvaille ! Le chemin de fer de ceinture… Je m’arrangerai : mon projet est assez malin. Un train a passé ; j’attends l’autre. Je me couche sur les rails, la tête posée de façon à ce que l’accident se produise bien, et presque sans douleur. J’entends le second train. Je compterai jusqu’à 55, un gentil chiffre qui me donne de l’espoir…
Quelqu’un me tire par le bras. Suis-je découvert ?… Ah ! la vieille mendiante ! Est-elle si vieille ? Son regard m’hallucine ! Je me relève et fais le geste de lui donner vingt sous. Elle dit : « Merci, Monsieur ! » Le train a profité de ce court instant pour passer, sans nul dommage. Mon aumône était stupide.
La Seine encore, mais, cette fois, avec des précautions… Je suis sur le Pont-Neuf. Personne, alentour, que des ouvriers occupés à leur besogne : ils dépavent, en vue de futurs travaux. Ils ne feront nulle attention : dépaver un pont leur suffit. Je prends donc, un à un, des pavés et les fourre dans mes poches. Mon veston s’alourdit, mon gilet pèse et c’est à peine si je puis empêcher mon pantalon de me tomber sur les pieds.
J’ai placé douze pavés ; je dois ressembler à l’image d’un journal communiste, représentant un financier cousu d’or… Moi, je suis cousu de pierres, de pierres très précieuses. Quels reproches me ferait mon tailleur ! « Du tissu anglais, Monsieur Duroy ! »
Maintenant, il reste à enjamber le parapet. Vous n’ignorez pas que je nage bien, mais le meilleur nageur coulerait, portant une surcharge de douze pavés ; par conséquent… Personne n’a même tourné la tête. La veine, enfin ! je touche au but. Je lève un pied facilement. Mon pantalon est moins lourd que je ne pensais, mon gilet et mon veston de même. L’étoffe anglaise aurait-elle craqué ? Non, quelqu’un vient de me délester habilement de mes pierres. C’est encore elle, la mendiante qui me tend la main. Je me trompais tout à fait : elle n’est pas vieille, mais son visage semble ravagé et, toujours, ses yeux m’épouvantent. Elle a dû même être belle… Oh ! ces yeux !
« Partez ! lui dis-je.