Le brin d’herbe qui supporte ma sauterelle fait une courbe délicieuse dont m’intéresse la ligne simple. Ce brin plie mais ne balance ni ne se brise : on le dirait bandé sous un poids. La sauterelle ne se repose pas : elle attend, je le devine, bandée de même, immobile toujours, mais en expectative, et je perçois alors la force de ce grand spectacle réduit à l’infime, et je voudrais que mon œil fût japonais ou chinois, pour le percevoir plus exactement et le dessiner peut-être : un ressort vert qui va se détendre, l’insecte vert qui va se déclencher, deux forces alliées en ce petit coin de l’univers…
Regard hallucinant (pour qui sait voir) de ces gros yeux désorbités, désir d’aller là-bas au sein de la lumière, de se perdre dans tout ce bleu aérien qui danse sur les pins et de plonger ensuite au fond de la fraîcheur… passion de l’aventure, du grand voyage, du beau voyage, frénésie qui se réserve encore.
L’instant est venu. Un souffle perceptible à peine nous l’annonce, une fleur salue et, brutalement, la sauterelle se détend… La sauterelle n’est plus là, déjà perdue dans le ciel bleu.
Toujours couché sur l’herbe, ombragé par une branche de platane, je regrette soudain que Bianca ne me reproche pas d’avoir fait fuir la sauterelle, par maladresse ou méchanceté… J’eusse vertement répondu. Bianca se fût alors servi de ses ongles pour me griffer les joues et moi de mes mains pour lui tirer les cheveux. Hélas ! ce temps n’est plus ! Nos habitudes ont changé avec notre costume et les débats se traitent en paroles. On reste assis devant une tasse de thé. Nulle sauterelle n’anime l’atmosphère.
Je me relève, mécontent, et me dirige vers le bois.
Voici l’allée où je me promenais avec bonne-maman, le banc moussu où l’on s’asseyait au soleil, où parfois elle installait son métier à tapisserie, tandis que je m’évertuais à choisir la teinte des laines, une lampe étant mauvaise conseillère, et à enfiler les aiguilles ; le sentier abrupt où Ferdinand faisait en ma compagnie de si belles glissades terminées, souvent, par des culbutes ; le bassin bordé de briques vertes émaillées (mon père le destinait à l’élevage de monstrueux cyprins que des officiers de marine lui rapportaient d’Extrême-Orient) ; le grand pin sur lequel Bianca et moi tentions des exercices de gymnastique et de voltige et d’où pendait une balançoire ; une tour, une tour colossale de trois mètres cinquante (dans le genre de la tour de Babel, mais plus grande), du haut de laquelle Bianca va sans doute, avec des rires et des cris, me bombarder de pommes de pin… Non, la tour n’existe plus : elle était déjà ruineuse de mon temps et je crois bien avoir recommandé, l’an dernier, de l’abattre.
Pourquoi ce coup de sifflet ?
Il s’en faut de peu que je ne retourne pour de bon sur mes pas et me dirige vers la gare ! Ce buisson qui, me semble-t-il, devrait être sacré, où personne, jamais, ne devait pénétrer, ce buisson ! ce buisson-là ! Malgré ma mauvaise humeur qui tourne en véritable colère (absurde mais concevable), j’écarte quelques branches. Quel imbécile, quel insolent est venu se cacher dans le buisson de mes plus chers souvenirs ?
« C’est enfin toi, Ottavio ! tu as daigné venir ! J’attendais ta visite depuis l’aube… Entre, ne te gêne pas. »