Je le reconnus tout de suite : la même voix teintée de malice, le même geste, la même chevelure décolorée, cendreuse, les mêmes yeux verts, les mêmes joues glabres, les mêmes bottes rouges, la même pose, enfin, entre ses doigts noueux, une tulipe rouge pareille… Pamphile !

« Tu cherchais des souvenirs, Ottavio : il est bien naturel qu’un ancien ami tel que moi se trouve sur ta route. »

Non, je n’étais plus étonné. Les oiseaux du bois s’étaient tus, comme pour nous laisser causer en paix. Je m’assis sur le tapis de brindilles de pin, près de Pamphile, et tout aussitôt la conversation commença.

« Tu me rends un fier service, lui dis-je. Ma visite ici avait un autre but que de te revoir, car je ne pensais plus te retrouver jamais que dans mes rêves, ce qui m’arrivait souvent, à Paris, en Afrique, en Chine, au Sénégal, en pleine mer… Je venais, aujourd’hui, vendre cette campagne. D’ailleurs, je ne dois signer l’acte notarié que demain ; or, demain, je ne le signerai pas.

— Mon vieux, me dit Pamphile, je vais te faire de la peine et ne puis l’empêcher. Je t’ai toujours suivi, j’ai des moyens inédits et personnels pour m’entretenir avec les absents durant leur sommeil, fussent-ils tout au loin, mais ceci sera notre dernière rencontre.

— Pamphile !

— La dernière, hélas ! même en songe. Nous allons nous séparer à jamais.

— Pourquoi ?… Je n’ai pas varié !

— Mon cher Ottavio, je te reconnais en ce moment. Néanmoins, avant peu, tu me seras tout à fait étranger, bien que tu gardes encore l’art de dire des bêtises : « Je n’ai pas varié ! ». Tes voyages en des pays lointains étaient de belles promenades qui te formaient lentement une âme nouvelle, comme les livres que tu as lus, comme les gens que tu as fréquentés, quand ils valaient la peine de l’être : ceux que tu nommes en ton cœur les Miens. Ottavio, tu es un autre ; tu vas maintenant vivre une vie d’homme, or c’est l’enfant et l’adolescent qui furent mes amis. Je fais effort pour te parler aisément, aujourd’hui, néanmoins cette barbe m’étonne et me gêne, cette cigarette qui sent mauvais me déplaît : la première que je te vis fumer avait du moins le parfum d’une herbe défendue, et ce veston de voyage (à la mode d’hier, sans doute), complété par ce chapeau de feutre, m’ahurit. Je te vois mieux en culottes courtes et les cheveux au vent.

« Tu prétends n’avoir pas varié, mon pauvre Ottavio, et cependant tu n’es plus le même. Depuis que tu m’as quitté, tu te nourris, un peu au hasard, de visions, d’illusions et de rêves. Tes voyages, tu les as entrepris en souvenir de lectures enchanteresses sous la lampe et par amour des récits que t’avaient faits des voyageurs amis. Tes livres, puisqu’il t’est venu la singulière idée d’en écrire, sont une transposition hasardeuse de tes sentiments, de tes émotions, de tes passions, tout cela mis au point par ta fantaisie et cuisiné selon quelque recette qui te plaisait alors, puis fixé sur du papier blanc… N’as-tu donc pas du tout varié, Ottavio, en suivant le sens et le rythme de tes phrases ?