« Enfin, pour te parler des personnes qui te sont chères, qui te sont proches et composent ta vie, oserai-je t’avouer, Ottavio, qu’elles n’existent guère pour moi ? Je m’imagine la petite Bianca de façon un peu vague et je conserve de M. Lequin, ton ancien maître au lycée, un souvenir fumeux. — Sans doute ont-ils changé, eux aussi, en s’imaginant pareils, mais je perçois encore, à l’instant où je te parle, le bruit des sabots de vos chevaux, quand vous partiez, ta mère et toi, sur les routes, pour aller au loin, vers des paysages provençaux, maritimes ou montagnards. Je vois aussi ton père, sortant de la serre, au coin de la terrasse, et tenant précieusement une orchidée dont il aimait les formes étranges, comme lui plaisaient les poissons d’or à triple ou quadruple queue, ornements du bassin. J’écoute souvent, quand s’approche le crépuscule, le rire frais, le rire gracieux comme une danse, de ta bonne-maman, assise dans un fauteuil de paille et regardant la mer aux teintes violettes, et je suis des yeux, certains après-midi de dimanche, ton ami Ludovic Dalsant dont la vie intérieure était si active qu’il me suffisait d’examiner son âme, sans prendre garde au visage ni prêter l’oreille à des paroles prononcées, pour bien connaître toute sa pensée intime de ce jour.

« Tes maîtres, tes autres amis, je les ignore. J’ignore même, Ottavio, celui que tu nommes le Patron. De temps en temps, un vieux sanglier plus malin que ses congénères, des gibiers volatiles, plus rapides ou moins malchanceux, me donnent de ses nouvelles, me transmettent un écho de leurs plaintes, quelque signe de leur épouvante, mais je suppose que ce n’est pas d’abord le grand chasseur qui te séduisit en la personne de cet artiste… Je ne sais si tu l’as même vu chasser : il te suffisait de te plaire au récit qu’il faisait de ses chasses. D’ailleurs, tu le nommes le Patron… cela suffit.

« Et ne m’en veuille pas, mon ami : je vais, moi aussi, finir par une sottise… Au cas improbable où Celia se trouverait par fantaisie en ce buisson, je t’avoue à ma honte que je ne saurais quoi lui dire. Si je ne me transformais subitement en ombre de platane, en arome de rose, en bulle de savon ou en rossignol (ce qui m’est facile), elle s’écrierait :

« Est-ce là un parent de votre jardinier, Ottavio ? Nous ne sommes pas cependant à la mi-carême, que je sache ! Me donne-t-il, prié par vous, la comédie ?

« Puis elle irait, dans le jardin, respirer de vraies roses embaumantes, comme les aimaient tes parents ; elle irait contempler la frange d’écume des rochers, le profil clair de la colline, un rayon de soleil où passent des insectes ; elle irait s’asseoir dans une ombre où Pamphile ne mêle pas la sienne ; elle irait, dans ce même bois, écouter au clair de lune, ce soir, d’authentiques rossignols et goûter leurs chants d’un cœur sincère, sans que nul prestidigitateur ne la distraie… En un mot, Celia saurait se passer de moi, comme je m’efface devant elle en esquissant, Ottavio, les plus respectueux de mes saluts, celui que je réservais à Titania si je la rencontrais par hasard dans une brume du sillage de Shakespeare.

— Raconte-moi des histoires ; je les écouterai, mais ne nomme plus personne, Pamphile, je t’en prie !

— Je vais me taire, et toi, Ottavio, tu t’éloigneras d’ici, le cœur plein de joie, d’une joie que tu n’espérais pas.

« Adieu, mon cher ami, va-t’en ! »

Soudain, je me sentis la poitrine gonflée de bonheur, d’un bonheur magique, jamais ressenti, fait d’ambition, de la joie annoncée par Pamphile et d’un ravissement d’espoir…

« Adieu, Pamphile ! »