Bianca parcourt le salon, le boudoir chinois dont les meubles l’intriguent, la salle à manger où sont des portraits de vieilles gens à l’air pompeux… Lequel est le grand oncle Arsène ? lequel, l’illustre cousin Ludovic dont une amie très chère chantait, dit-on, à l’Opéra ?

Bianca saura s’entendre avec la charmante bisaïeule qui tient sur ses genoux un chien fauve, mais le général grisonnant paraît bien sévère et le président du Parlement bien grave, bien engoncé dans son haut col bleu !

Et puis il y a encore, montant la garde aux côtés d’une vieille cousine sèche, vêtue de rouge et qui fait de la dentelle, deux messieurs dont la figure s’écaille, s’efface, dont l’expression incomplète se perd et qui, peut-être, intimideront Bianca par leur déchéance : le plus âgé, le plus chauve, n’a déjà qu’une moitié de nez… N’importe ! on s’en accommodera ! Elle compte même, un soir prochain, les prier tous de descendre des cadres qui les limitent (comment s’y prendront-ils ?) et venir bavarder avec elle. Cette causerie sera pour demain.

Soudain, Bianca se sent distraite par une nouvelle image : elle n’avait pas, d’abord, remarqué cet iris, ce double iris dont la seule racine touche le bord de l’eau et dont une des tiges plonge avec sa fleur, cependant que l’autre lève sa fleur en l’air.

Bianca les compare… Ces fragiles apparences sont toute sa joie. Ah ! qu’elle voudrait chanter pour la mieux exprimer ! Son cœur déborde, mais c’est une terrible affaire que de se délivrer, même tout bas, car les gens, Ottavio comme les autres, n’y entendent rien, se donneraient-ils la peine d’écouter. Moins intelligents que les arbres, les bêtes et l’eau dormante, il leur suffit de hausser les épaules, et le sourire bienveillant, supérieur, un peu narquois, ajoute à leur stupidité.

Pour l’instant, Bianca, penchée, ramène autour de son visage ses cheveux sombres, elle en tient les deux ondes sous son menton, elle interroge son reflet…

Quand pourra-t-elle cueillir l’image, la senteur passagère comme font les miroirs et les brises ? quand, exhaler sa joie en chansons, à la manière des oiseaux ?

Le reflet semble méditer, hésiter, puis ses lèvres s’animent, ce qui permet l’espoir…

Hélas ! les plus doux moments ont leur fin : une grenouille brusque et brune saute dans le bassin ; aussitôt les trois saules s’arrêtent de frémir, sans qu’on sache pourquoi, et voici qu’un appel se fait entendre, un appel impérieux qui oblige à rentrer tout de suite.

Mais, vers le soir, Bianca visitera de nouveau le cher bassin magicien, à l’heure choisie où la lumière se voile d’hyacinthe, au sein de l’eau qui va dormir…