L’ami très cher à qui je montre aujourd’hui ce portrait de Bianca, (il est romancier de son état et, par ailleurs, excellent critique) se déclare peu satisfait et m’en dit les raisons.
« Le tableautin est fort gentiment troussé, Ottavio, mais je revois mieux Mlle Bianca à califourchon sur une branche de platane que batifolant devant la pièce d’eau. Vous avez composé un petit pas de chorégraphie en interprétant un de vos anciens souvenirs. Les ballets russes de 1912 ont passé par là. Plus que du soleil, l’éclairage me semble venir d’une rampe. Par un divertissement où elle peut se montrer gracieuse et charmante, vous pensez mettre votre étoile en valeur… non : vous l’éteignez ; enfin certains détails trop littéraires me gênent. C’est vous-même que vous laissez voir à la place de votre jeune camarade, or c’est elle que vous projetiez de décrire. »
Mon ami le romancier est insupportable ! Je tâche d’éclairer sa lanterne. Pas plus que je ne parlais nommément à Bianca de Pamphile, je ne m’entretenais avec elle de façon explicite de ses songes d’enfant, mais elle ne pouvait faire, me voyant tous les jours, que je n’y eusse, pour ainsi dire, assisté.
« Ne comprenez-vous pas, cher ami ? Ce sont des impressions de témoin que je donne et non de confident. Nous rêvions de façon différente : elle, en poëtisant tout ce que touchait son regard, moi, en me créant un monde de fantaisie où vivre à ma guise. Nous suivions, l’un et l’autre, notre nature, je pense… Nous n’avons pas cessé de la suivre.
— D’accord, mais cela n’empêche que votre Pamphile, tout imaginaire qu’il soit, m’apparaît plus vivant que cette dernière vision de Mlle Bianca. Elle joue son rôle dans un petit poème composé à loisir… elle ne le joue pas pour s’amuser : elle vous amuse… »
A celui qui, dans ses livres, sut donner une conscience aux choses et nous communiquer l’expression si pathétique, si poignante de leur émoi, je ne trouve rien à répondre. Il se trompe, bien entendu !… et, cependant, je crains qu’il n’ait un peu raison.
Bianca viendra peut-être me voir, cet après-midi, avec son mari et ses enfants. Je compte lui demander ce qu’elle en pense. Si, par hasard, elle rencontre chez moi le romancier critique, j’espère que celui-ci la reverra aussitôt petite fille, batifolant (comme il dit, le misérable !) au crépuscule, sur les bords du bassin, et qu’il demeurera confondu… mais encore, sa confusion, voudra-t-il l’avouer ?
VIII
Maman se porte mieux ; elle va m’apprendre (je l’en priais depuis longtemps) à monter à cheval. Grande nouvelle qui me transporte d’aise… Monter à cheval, cela veut dire galoper tout de suite à travers champs, franchir les ruisseaux, les buissons et les murs, poursuivre, être poursuivi (l’un et l’autre ont leur charme), s’arrêter enfin à bout de forces dans une auberge du bord de la route où l’on pansera ma bête, toute blanche d’écume… Voilà ! Hélas ! je dus bientôt rabattre de ce rêve chromolithographique.