Monter à cheval, c’est une toute autre histoire : c’est d’abord prendre sur le jeudi une heure que l’on passe au manège, une heure où l’on tourne en rond ; c’est aussi avoir très mal aux fesses, c’est enfin, et je m’en étonne fort, voir maman sous un nouveau jour.

Elle se charge de tout. Le maître du manège ne joue qu’un rôle secondaire. Elle veut m’enseigner elle-même et s’y emploie tout de suite avec cette méthode, ce souci du détail, cette précision un peu méticuleuse qui la singularisent. Il faut donc apprendre… apprendre comme au lycée, se donner du mal, prêter attention, répéter sans trêve des exercices éreintants et stupides. Ah ! ces voltes, ces demi-voltes renversées ! elles m’ennuient autant que des déclinaisons latines ! De plus, je ne trouve pas dans les yeux de maman la moindre sympathie quand, par hasard, je lui présente piteusement mes doléances. Elle me répond, sur un petit ton sec qui m’interdit, m’étonne et coupe court à de nouvelles plaintes :

« Ce n’est pas en une heure que l’on fait un bon cavalier. Si tu veux cesser, libre à toi… mais ce sera fini. »

En somme, l’équitation ne me dit rien qui vaille ; néanmoins, je tiens à persévérer : il me semble que j’aurais honte… Ainsi réalisé, mon rêve a perdu ses belles couleurs, mon rêve m’assomme… cependant…

Les premières sorties sur lesquelles je comptais pour reprendre confiance ne donnèrent pas grand chose. Maman s’obstinait à me faire piler du poivre, sans étriers, allure éprouvante qui met vite de mauvaise humeur. Quel plaisir y prenait-elle ?… Et je pilais du poivre. Pourtant il vint un jour où je me rassérénai.

Durant ces longues séances de manège, j’avais du moins appris de façon vague, par habitude, par des critiques et des louanges surprises, à distinguer un bon d’un mauvais cavalier. Or, certain matin de printemps où nous galopions tous les deux sur le champ de courses, je remarquai que maman était une écuyère insigne, élégante en son amazone sombre, intrépide, sûre d’elle-même, sûre de son cheval qui passait pour rétif et l’avait prouvé, enfin, pleine d’aisance. Elle franchissait l’obstacle avec une audace facile qui m’émouvait. Je l’admirais, je l’enviais et le désir me vint d’être pour elle un compagnon honorable, au cours de nos randonnées. Dès lors, je goûtai mieux cet exercice nouveau, je m’y intéressai et j’avoue que je me sentis rougir de plaisir quand, six mois plus tard, comme j’aidais maman à mettre pied à terre, elle me dit :

« Ottavio, tu finiras par monter à cheval très convenablement. »

A cet instant, le roi n’était pas mon cousin.

Ce furent vraiment d’admirables promenades que nous fîmes ensemble, durant les années suivantes. Le dimanche matin, parfois au tout petit matin, nous quittions la maison. Mon père, que les suites d’une blessure à la jambe reçue en 70 empêchaient de se joindre à nous (il s’en désolait d’ailleurs), assistait toujours à notre départ. Il présentait l’étrier à maman, jugeait de l’état des bêtes, offrait quelques conseils sur le chemin à suivre, puis nous donnait congé. L’octroi vite dépassé, bientôt c’était la campagne, la route blanche, le profil familier des collines, parfois le bord de mer étincelant, les villages perchés haut, ou tapis sous un boqueteau de verdure, ou mollement couchés auprès d’une anse bleue, les oliviers aux gestes bizarres, les pins poussiéreux, et, pour mieux dire, la belle aventure, la vie libre, les heures de relâche où l’on se sent si loin du lycée, des versions latines et de la géométrie élémentaire ! Délices pleinement ressenties, dont je garde l’impression toute vivante encore, comme l’on retient le souvenir des vagues par un peu de sel qui reste aux lèvres, comme celui des thyms et des lavandes par leurs aromes persistants.

Ce que Pamphile m’avait appris de la nature ne dépassait qu’à l’aide de mes rêves les murs d’un grand jardin ; ce que maman sut si bien m’enseigner quand nous chevauchions de conserve en Provence, c’était la joie de découvrir le vaste monde.