Durant les vacances, nos excursions s’étendaient beaucoup : nous allions en chemin de fer prendre nos chevaux à quelque petite gare et partions de là pour des contrées inconnues… Ce fut ainsi que je me mis à chérir ce pays qui était le mien depuis ma première enfance, que je parvins à le comprendre, à en sentir la langueur et l’austérité, les aspects rudes et les traits de douceur, à fréquenter ses habitants, si différents de ceux de la ville, à me nourrir de lui, à m’attacher à lui passionnément.
Mais, par un phénomène inverse, de ce pays qui s’emparait de moi si fort, je m’éloignais aussi, du fait de ces mêmes promenades. Il me venait, à chevaucher sur les routes bordées de poteaux télégraphiques et jalonnées de bornes, un désir obscur d’autre chose. Découvrir ne fût-ce que l’étroite région qui vous vit naître donne envie de découvrir davantage, d’aller ailleurs, où vous passerez sans noter ni salut ni sourire, où vous serez un étranger perdu. Certains récits de mon père qui avait beaucoup voyagé, certaines lectures enfantines m’ouvraient les yeux sur de nouvelles possibilités. Les excursions en Afrique centrale que je faisais, couché sous un pin, après une longue partie de croquet avec Bianca, se représentaient sous une forme nouvelle, plus réaliste, non point présente et imaginée, mais future, bien que prochaine, et qui demandait à être mise au point.
Voulant me rendre en un lieu défini, je ne m’envolais plus du haut d’un platane : ce stade était franchi. Dorénavant, il convenait de prendre d’abord un billet de chemin de fer, de s’embarquer ensuite, d’organiser le voyage comme, avant une promenade, il fallait que les chevaux fussent bien sellés, les étriers fixés à juste longueur et mes houseaux boutonnés. Le seul fait de trotter auprès de maman, de lui rendre parfois quelques menus services, de jouer du mieux que je pouvais mon rôle de compagnon, accentuait cette idée récente et l’assurait. Je n’étais plus l’enfant que l’on mène en promenade, à qui l’on fait prendre l’air : je me sentais une part de responsabilité très honorable et qui m’inspirait un certain orgueil. Quand un ami de mes parents était des nôtres, mon plaisir s’en trouvait diminué, presque gâté, mais il n’y avait que maman et moi ce jour faste et dramatique où le cheval de maman s’emballa soudain sur un terrain difficile. Par un coup de chance, je pus, galopant auprès, arrêter la bête en prenant les rênes à temps. L’exploit, dûment cité au retour, me valut de mon père un compliment qu’il me fit avec le plus grand sérieux. La vie a de ces heures qui valent la peine d’être vécues et ensuite savourées. Lisant, quelques jours plus tard, la légende d’un héros écuyer (s’agissait-il de saint Georges, de Persée ou de Bellérophon ?), je me rappelle que ce haut fait me parut de ma compétence et que je l’appréciai à sa valeur.
Ainsi se forma chez moi le goût de l’aventure lointaine, de la belle aventure que tout concourt à glorifier : un soleil plus éclatant, des fleurs et des feuillages inconnus, une foule étrangère où l’on se trouve seul, une mer aux mille expressions mouvantes que l’on peut contempler des jours et des semaines sans ennui, et de même ce fut par ces modestes promenades bourgeoises, à rayon restreint, que je commençai d’aimer mon pays.
Pour accroître, pour préciser deux sentiments encore flottants et mal définis, l’influence de mon père se manifesta, à sa manière. Dès que je rentrais, il m’appelait auprès de lui : « Qu’as-tu vu ? demandait-il. Raconte… » et je devais dire quels chemins nous avions suivis, quels paysages nous avions admirés, sans oublier les moindres incidents de la course. Singulière inquisition qui forçait mon âme distraite à se recueillir. Plus tard, je prenais ma revanche en demandant à mon tour quelque récit de vrais voyages, de vraies aventures… et parfois il se laissait faire ; alors j’en rêvais toute la nuit.
IX
« Et ton ami Dalsant ? tu ne l’amènes toujours pas ?
— Non, Papa. Dalsant a l’air très timide… alors… »
Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix. Jamais je n’avouerai cela à mon père : j’en serais gêné. Tout comme un autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé ; il se montre très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage : il ne ressemble à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante, dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de ses mérites scolaires : il travaille et ne s’occupe pas des affaires d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma place ; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit, je le tiens pour dit… je n’en pense pas moins que Dalsant serait un ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd, d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne, de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas question.
Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis à mon père, aussitôt rentré.