« Ce n’est pas tout à fait ça, Monsieur… du moins, il me semble.
— Expliquez-vous. »
Avant de s’expliquer, Dalsant réfléchit.
« … J’ai comme une idée que notre professeur n’a pas su le prendre… Il n’a pas su me prendre non plus, mais mon cas est différent. Vous comprenez, Monsieur, à cause de la situation de maman, de ma bourse d’études et pour beaucoup d’autres raisons, je suis obligé de travailler. Avec un professeur ennuyeux, votre fils a tout le temps de s’ennuyer, moi pas, puisqu’il faut travailler quand même. Monsieur Martin est un brave homme, gentil, très doux, mais, si vous me permettez d’être sincère… assez rasant… Peut-être aurons-nous plus de chance à la rentrée d’octobre. Votre fils et moi, nous en profiterons alors tous les deux. Vous me demandiez de m’expliquer, Monsieur… c’est fait.
— Merci, jeune homme… »
Papa ne répondit rien d’autre, pourtant la conversation se fût certainement prolongée si maman n’était entrée à ce même instant. Elle ne tarda guère à gagner la confiance de Dalsant. Il me l’a dit, plus tard. Comment fit-elle ? Je ne sais. Les paroles de papa, un peu surprenantes, avaient forcé Dalsant à répondre ; la méthode de maman fut toute féminine : elle lui parla de sa mère, des inquiétudes qu’il avait dû lui donner pendant sa maladie, de quoi encore ?…
Quand il partit, sa poignée de main suffit à m’apprendre que nos rapports n’étaient plus les mêmes. Le lendemain, comme nous sortions du lycée, Dalsant résuma ses impressions de la façon la plus heureuse et qui me ravit :
« Ton père, dit-il, a l’air d’un monsieur pas commode. Ta mère est délicieuse : j’aurais voulu l’embrasser ! »
Ce furent là les débuts d’une amitié rare qui, dès lors, nous lia l’un à l’autre. Sans se départir jamais de sa réserve qui lui était essentielle, Dalsant sut m’apprendre la douceur de cette fraternité où l’on met en commun ses plaisirs, ses peines, ses rêves ; où l’on cherche à connaître, à comprendre, en s’y mettant à deux, où l’on touche même au mystère pour en débrouiller avec plus de confiance l’inextricable écheveau. Presque autant qu’à mes parents je dois à mon cher Dalsant d’avoir admis que je n’étais pas le centre de l’univers, que la vie autour de moi se manifestait par des spectacles tragiques et douloureux qui méritaient qu’on les regardât de près, que cette vie enfin ne présentait pas à chacun les diverses facilités que j’y trouvais moi-même, enfin qu’il est parfois très émouvant de souffrir d’un cœur sincère du mal d’autrui.
Ayant donné ces précieuses prémisses notre amitié dura tant que Dalsant vécut : amitié grave, amitié sereine, sans orages. L’enfant distrait, fantasque et toujours satisfait de lui-même que j’étais subit fortement l’influence de cet autre enfant que la vie avait déjà bousculé, qui tâchait de s’y accommoder, au lieu de la contraindre, comme je prétendais faire, qui gardait un bon sens averti et savait vite découvrir le comique des situations humaines et des vanités de chacun.