Entre les nombreux services que Dalsant me rendit, je retiens celui de m’avoir appris à mieux rêver.

Ces randonnées dans le vague, dans l’imprécis, où je me laissais aller, sans but, avec tant de nerveuse nonchalance, je les lui avais contées tout au long et je crois qu’elles l’amusaient, mais il en revenait toujours au même point :

« Vois-tu… il faut aller quelque part et savoir où l’on veut aller, où l’on va…

— Mais tu ne flânes donc jamais !

— J’ai pas le temps et, quand ça m’arrive, j’essaye ensuite de me rappeler par où j’ai flâné. Je me donne des raisons pour avoir tourné ce coin de rue, suivi ce chemin, m’être arrêté… Alors ça fait comme un voyage et je m’en souviens mieux. »

A ceux qui partent dans le rêve, la tête à l’évent, flâner ainsi peut paraître une tâche. Flâner, n’est-ce pas une rêverie sous forme de promenade ? Néanmoins, la méthode de Dalsant m’intéressait, de même que le divertissait la mienne. Il était l’ancre de ma sécurité ; j’étais la brise de sa fantaisie. En vérité, nous ne nous ressemblions guère. Je me montrais tour à tour sombre et joyeux, sans raison ; il m’apparaissait aussi divers, mais toujours il savait pourquoi. Je passais devant les êtres et les choses dans un état de fièvre et de distraction perpétuelles ; ces mêmes choses, ces mêmes êtres, il les regardait attentivement d’un œil sérieux ou malin, il en retenait une leçon comique ou sévère, et sans jamais qu’il y eût là le plus petit effort, la moindre application pédante. Il était ainsi. J’aimais qu’il fût ainsi, comme avait dit sa mère. Je ne pouvais l’imaginer différent et je crois que mon humeur absurde, soucieuse ou fantasque, lui déplaisait aussi un peu.

Je l’ai vu se développer jusqu’à l’âge d’homme, agrandir son horizon, s’affermir tel qu’il promettait d’être, accomplir ce qu’il promettait de faire, le parachever même, avec quelque souci d’élégance, afin que le résultat fût net, sans bavures. Je l’ai vu souffrir de la vie et subir sa douleur d’un cœur vaillant. Je l’ai vu mourir, à l’heure même où il achevait la dure tâche entreprise, soufflé, pour ainsi dire, de cette terre, dans un accident subit, imprévisible, imbécile, dont l’horreur est toujours vivante dans mon cœur et dans mon esprit.

D’autres amis, plus tard, me furent très chers ; Dalsant, par la qualité de son affection, par l’intimité qui le lia bientôt à mes parents, par les projets que nous faisions de vivre notre vie côte à côte, me donna vite l’impression que je conserve encore d’avoir eu, quelque temps, moi, fils unique, un frère.

X

A relire ces pages, il me vient une façon de regret, de remords dont je veux me délivrer tout de suite. J’ai parlé longuement de bonne-maman, sans souffler mot de mon autre grand’mère, son amie, que j’ai cependant bien connue. Pourquoi cet oubli ? Je la voyais tous les ans, parfois tout l’été, mais il est sans doute certaines âmes, certaines manières d’être, de paraître et de sentir qui n’émeuvent ni l’enfant ni l’adolescent et que l’homme seul peut apprécier à leur valeur pour les admirer, les comprendre, les aimer enfin.