Mon aïeule avait jadis été fort belle et cette beauté se voyait encore. Le grand âge n’avait pas effacé les traits purs de la statue ; la voix restait jeune, le rire joyeux, le parole prompte et vivante. Assise dans un fauteuil où elle se tenait le buste droit, éclairée par une lampe à lumière douce, pour ménager ses yeux fatigués, grand’mère, au milieu d’un groupe d’amis, me faisait l’effet d’une reine au milieu de sa cour, sans rien pourtant de cérémonieux ni de compassé.
Je l’admirais beaucoup… M’inspirait-elle un peu de crainte ? Ce sentiment lui aurait déplu. La familiarité même, si paisible, de son langage m’imposait et sa bonne grâce toujours égale, sans à-coups, m’imposait aussi.
Elle avait, à un point que je ne devais retrouver chez personne, le respect de la liberté des autres.
« Quand on est vieux, disait-elle, il faut apprendre à ne pas ennuyer ceux qui vous aiment. »
Pourvu que l’on fût exact aux heures des repas, il lui importait peu que l’on vécût à sa guise, ou plutôt elle le préférait. Cette indépendance qui m’était si précieuse chez moi, m’entravait en quelque sorte chez ma grand’mère. Je croyais de mon devoir de vivre dans le rayonnement qu’elle projetait alentour, de ne pas m’écarter, d’être soumis à ses lois… et, ce faisant, je l’agaçais sans doute au lieu de lui complaire.
Me tenait-elle à distance ? Non pas. Elle attendait une invite sérieuse, faite en termes posés, sans effusions ni grandes phrases, où je lui proposerais un commerce vraiment affectueux. Elle estimait, je pense, que cette invite dont elle m’abandonnait l’initiative, je la ferais un jour. Elle m’en facilitait les voies, sans pour cela m’y engager : encore une fois, elle me laissait libre.
Oui, je sens aujourd’hui ce qui me gênait chez grand’mère : sa sérénité. Elle avait tant vu de choses, de gens divers, d’événements heureux ou malheureux, qu’elle ne s’étonnait plus guère. Cela ne l’empêchait nullement de s’intéresser à tout de façon très active, de sympathiser, dans la douleur comme dans la joie, mais son beau regard bleu n’en était pas apparemment troublé, ni changé le ton de sa voix ; elle ne se récriait pas et son âge lui interdisait les gestes violents que, d’ailleurs, elle n’eût pas faits, les jugeant inconvenants et superflus.
Elle n’était point secrète. A une question posée elle répondait avec calme, utilement ; à une peine avouée, elle réservait le plus chaleureux accueil, sachant user des paroles qui soulagent si elles ne consolent pas, (je l’ai bien vu, plus tard !) ou qui, du moins, font prendre patience, mais que ce fût dans la bonté, la compassion, la gaîté, l’ironie ou la tristesse, que ce fût en discussion, souvent assez âpre, ou en simple causerie, toujours, telle étant sa nature, elle demeurait sereine.
Sa sérénité… Comment un gosse fantasque et mal équilibré pouvait-il la comprendre ? Comment eût-il senti la vertu de cette balance si sûre entre les sentiments et leur expression ? J’exagérais mon chagrin, mon plaisir ; je ne l’avouais que devenu martyre ou folle volupté ; je m’essoufflais à vivre… puis il fallait reprendre haleine ; les mots, je m’en servais pour parer ma pensée, non pour la communiquer seulement, comme font les gens de peu ; je les voulais, ces mots, sonores et magnifiques, je parais mes rêves de beaux atours, de somptueuses étoffes, après quoi j’en étais réduit à plier et mettre de côté la pauvre andrinople et les colifichets qui m’avaient servi. — Elle, cependant, souriait, sans même se moquer, puisqu’il suffisait de sourire.
Mainte fois, elle me fut d’un grand secours. Plus tard, à une époque où les belles-lettres, les travaux de bibliothèque m’occupaient de manière exclusive, elle voulut en prendre sa part et me faciliter la tâche. Souvent, elle s’enquérait de ma passion du jour et s’ingéniait ensuite à la satisfaire. Ce fut ainsi que, féru soudain des dramaturges anglais du XVIe siècle, cette cohorte de héros tous doués d’un génie au moins égal, pensais-je, à celui de Shakespeare, je me trouvai, aux environs du premier de l’an, possesseur d’une édition fort complète de leurs œuvres, et, de même, ayant projeté d’écrire un livre sur ces îles que l’on découvre non sans peine sur les cartes à petite échelle, îles perdues, peu visitées, tombées dans l’oubli, mais attachantes par quelque détail d’histoire ou de nature, grand’mère sembla curieuse de mon projet. A la critique assez défendable que proposait mon père : « Il faudrait d’abord qu’Ottavio fît le voyage avant d’en écrire la relation », elle répondit paisiblement : « Se renseigner d’avance n’est pas un mauvais parti : connaître des terres lointaines lui donnera peut-être l’envie de s’y rendre. Lorsqu’il les aura décrites sous la lampe, il désirera les voir au soleil… pour contrôler. »