Elle se mit donc en rapports avec son libraire et, quelques mois plus tard, je reçus une note bibliographique, très bien faite, sur Juan Fernandez, Pitcairn, l’île de Pâques, Clipperton, les Galapagos, Socotora, l’île des Lépreux et autres lieux du monde où ma curiosité cherchait à se repaître, note à laquelle était joint un imposant paquet de volumes traitant de ces mêmes sujets.
Cela me parut tout naturel. Je remerciai grand’mère avec politesse, par quelques jolies phrases, j’étudiai la note, je lus les livres… et mon bouquin à moi ne fut jamais écrit. Pourtant, il m’arrive d’y songer encore.
Ma grand’mère me parlait presque toujours comme on parle à un homme : cela aussi m’effarait un peu. Elle plaisantait volontiers et sa gaîté avait des traits de jeunesse charmants. Je m’en étonnais, je n’osais pas rire. Cette gaîté transparente m’inquiétait, moi qui prisais si fort les sentiments troubles ou véhéments, les rictus douloureux, les joies bourbeuses, les farces tragiques et ces ragoûts de passion bien cuisinés où l’on ne distingue plus les parties composantes. Or rien de trouble ne pouvait se découvrir chez grand’mère. Je crois que, sans du tout s’en rendre compte, elle filtrait spirituellement le flux de sa pensée pour l’exprimer sous sa forme la plus cristalline.
Un soir que nous étions seuls, je me sentis vraiment pris de court. Nous nous sentions tous fort émus, depuis quelque temps, par un de ces événements qui jettent le désarroi et l’angoisse dans une famille.
Soudain, ma grand’mère me dit :
« A ce propos, Ottavio, je voudrais avoir ton avis. Je te sais au courant de la situation, mais c’est bien ton avis à toi que je désire connaître et non celui de tes parents : ton avis est tout frais ; je suis vieille ; il se peut que mes raisonnements et mes sentiments ne tiennent pas devant ceux d’un jeune homme qui ne s’embarrasse pas des préjugés d’un autre âge. Ton avis libre, tu entends, Ottavio ! Je n’ai pas à te demander qu’il soit sincère. »
Je restai stupéfait, abasourdi ; enfin, je répondis de mon mieux, lentement, comme je me serais parlé à moi-même… mais j’avais froid dans le dos !
« Merci, Ottavio. Viens m’embrasser. »
Ce fut tout.
Et après cette marque de confiance, je ne sus pas me rapprocher de ma grand’mère ? je n’en profitai pas pour la remercier de se tenir au courant avec tant de diligence discrète de mes rêves, de mes projets, de mes exploits imaginaires, et sans jamais insister, comme en passant ?