Non, pas encore…
Papa le sentait bien.
« Il l’aime, disait-il ; j’en suis sûr, mais n’arrive pas à le lui dire. Dès qu’il se trouve en sa présence, il a l’air empoté, il récite une leçon qui l’embête, il pense à autre chose, ce qui est sa manière de prendre la porte. C’est dommage de le voir ainsi gâcher son plaisir ! »
Je ne fis la connaissance de ma grand’mère, la connaissance qui permet d’aimer, que plus tard, beaucoup plus tard.
Je lui rendais visite alors qu’elle recevait aussi une jeune femme nommée Celia. Quand elle la regardait, son visage se transfigurait, ses pauvres yeux déjà voilés revivaient, sa bouche était ravie. En écoutant Celia, en la contemplant, simplement en la voyant vivre, elle s’illuminait d’une expression exquise où se lisait sa joie.
Cette joie, elle me la disait, immobile dans son grand fauteuil.
« Celia enchante mes vieux jours, Ottavio ! Il me semble que je reçois en mon logis une déesse, comme on fait dans l’Odyssée. Je découvre sa qualité divine au son de sa voix, à chacun de ses gestes, à sa démarche… Sa démarche… Ottavio, n’y a-t-il pas un vers latin qui rend ma pensée ? Tu t’en souviens peut-être. »
Et je fus tout fier de pouvoir lui citer aussitôt l’« incessu patuit dea » demandé.
C’était d’ailleurs un charmant, un émouvant spectacle que celui de ces deux femmes d’âges si différents et qui s’entendaient si parfaitement. Un jour, comme je le disais à Celia, elle ne me répondit que par d’affectueux reproches.
« Vous êtes injuste pour votre grand’mère et ne cessez pas de l’être, bien que ce soit malgré vous. J’ai peine à voir qu’elle vous aime plus et surtout mieux que vous ne l’aimez. Parce qu’il lui plaît de garder une réserve qui lui est naturelle (c’est bien son droit, je pense), vous l’accusez de froideur ; parce qu’elle parle des choses sur le ton apaisé que son âge autorise, vous ne percevez plus ni la force de l’accent, ni la passion que cette sérénité a la pudeur de sous-entendre. On ne s’exprime pas de même, Ottavio, à trente ans et à quatre-vingts, mais on peut sentir de même ; votre grand’mère en est un noble exemple. Elle évoque ses souvenirs avec une précision qui m’enchante ; elle m’entretient de votre bonne-maman, son amie, de sa fille, de votre père, de vos amis, de tous ceux que vous avez su chérir et connaître, d’une manière qui vous toucherait, si vous y preniez garde, et votre vanité trouverait certainement son compte à l’entendre parler de vous, ce qu’elle fait souvent… Ainsi, Ottavio, vous vous privez d’une joie précieuse, de qualité vraiment rare, en négligeant cette vieille dame, en l’ayant découragée, puis rebutée, parce que vous pensiez à tort qu’elle ne vous aimait pas.