— Assurément, Celia, vous en parlez à votre aise, vous qu’elle nomme « ma déesse ».

— Ne dites pas des bêtises, Ottavio !

— Je ne dis pas des bêtises, Celia ; vous êtes dans sa vie comme un printemps d’arrière-saison dont elle goûte la beauté, les parfums et la musique…

— Je vous le répète : ne dites pas des bêtises et ne faites pas des phrases… Gardez-les pour vos livres. »

Celia semblait toute troublée, malgré sa réplique plaisante, et, bientôt, je le fus autant qu’elle.

J’avais donc peiné ma grand’mère en demeurant à distance, alors qu’elle eût désiré me tenir tout près d’elle ; j’avais négligé une affection chaude et douce, une sensibilité qui, loin d’être émoussée par l’âge, restait neuve et juste, une intelligence avertie, alerte, très dépouillée de préjugés, assez audacieuse, moderne en quelque sorte… chez une femme de quatre-vingts ans. Je n’avais pas su me laisser convaincre ni séduire ; voici que j’en ressentais un amer regret et comme de la honte.

Quatre-vingts ans… il était peut-être trop tard pour me rapprocher d’elle, pour lui dire les paroles discrètes et tendres qui témoigneraient de ma confusion et de ma hâte à me faire pardonner. Ah ! que j’eusse voulu revivre toutes ces heures perdues !

Je la voyais avec d’autres yeux. Cette sérénité qui m’effrayait tant, ne me l’avait-elle pas expliquée, un soir que je la félicitais de sa verte vieillesse ?

« J’essaye de porter mon âge, disait-elle, comme j’ai porté mes autres charges, dont quelques-unes étaient lourdes, je t’assure. Ce que l’on tient sur ses épaules, il me semble qu’on ne doit pas l’imposer au voisin ni lui en laisser deviner le poids. A chacun sa tâche. Tu me vois, ici, bien tranquille dans mon fauteuil, après la journée faite, mais il n’en a pas toujours été de même : j’ai eu ma part de soucis, de chagrins et d’épreuves ; il m’a fallu prendre des responsabilités terribles alors que je n’y étais pas faite. En de pareils cas, pour ne pas se rendre odieux à tout son entourage par des plaintes, des demandes de conseils et d’appui, le moyen héroïque est assurément de tout garder pour soi et de souffrir en serrant bien les dents. Je ne m’en sentais pas capable : l’inquiétude m’aurait vaincue ; c’est pourquoi j’ai choisi une autre méthode. Tous les soirs, je m’interdisais de penser à la peine du jour, fût-elle cuisante… Cela n’a pas été tout seul, d’abord, mais j’ai persisté. Au delà d’une certaine heure, la tâche quotidienne finie, je me refusais à souffrir, à débattre, à délibérer ; je repoussais toute analyse douloureuse, je tuais l’angoisse en m’absentant, et lorsque j’y étais parvenue, quand le sommeil me le prouvait en m’épargnant les mauvais songes, eh bien ! je me sentais toute prête, au matin, à reprendre mon fardeau : n’ayant pas abusé de mes forces, je pouvais le supporter sans incommoder autrui. Pour mon grand âge, il en va de même : à un moment donné, je redeviens jeune, je l’espère du moins et vois-tu, nous causons fort bien ensemble, Ottavio. »

Je me souvenais de ces paroles dont l’apparente sérénité voilait l’émotion…