« Puis-je les lui rappeler ? N’est-il pas trop tard ?

— Je pense, dit Celia, qu’elle en aurait une très douce joie. »

Ce fut un grand service que Celia me rendit, ce matin de mars où nous étions restés à bavarder au coin du feu, le vent de mer soufflant en trop froides rafales pour permettre une promenade sur la jetée.

Pendant quelques années encore je pus goûter l’enchantement qui m’était offert ; je consultai avidement la mémoire fidèle qui me livrait ses trésors et, sachant combien ma grand’mère m’aimait, je me vouai au délicieux devoir de l’aimer enfin, à mon tour.

XI

C’est le temps des vacances. Il paraît que nous irons à l’étranger, de juillet en septembre. Divers projets sont étudiés, discutés, abandonnés, repris. J’assiste aux débats qui se tiennent, à l’ordinaire, sur la terrasse, après le repas du soir. Où donc irons-nous ? On ne me demande pas mon avis et d’ailleurs cela m’est absolument égal. L’idée seule d’aller à l’étranger m’intéresse, m’exalte un peu mais le choix de cette villégiature me laisse indifférent. On se décide, après réflexion, pour un village lointain dont le nom pittoresque me plaît d’avance : un village ainsi nommé ne saurait manquer de charme.

Il est charmant, en effet : une longue vallée s’élargit en cet endroit ; des montagnes ornées de tous leurs attributs de neige et de glaciers ferment le paysage sans l’opprimer. On respire un air délicieux. Ce ruisseau qui passe, poissonneux et fantasque, promet beaucoup : en remonter le cours, à l’arrivée, fut déjà un plaisir. J’aime aussi ces bois de sapins noirs où l’on pourra se perdre, imaginer mille aventures, enfin, dès ma première sortie, je découvre dans les prés des fleurs nouvelles, des fleurs que je n’ai jamais vues, qu’il faudra connaître, qu’il faudra peut-être aimer.

A l’hôtel, quelques Français, beaucoup d’étrangers et, parmi eux, deux ou trois figures falotes qui font ma joie. Je m’amuse encore beaucoup d’une singularité dans le vêtement ou les habitudes. Pourquoi mes parents s’en amusent-ils moins ? A vrai dire, je distingue mal une différence d’avec une bizarrerie : je m’étonne et ris tout de suite… « Comment peut-on être Persan ! » Cette fois pourtant, je ne m’attardai pas à des trouvailles comiques : la première semaine de notre séjour n’était pas achevée que j’avais élu, entre toutes les jeunes têtes de l’hôtel, la blonde Elisabeth comme compagne de mes jeux et de mes promenades.

Par l’esprit, les traits, les manières, elle ne rappelle en rien mon amie Bianca, si pétulante, impérieuse et fantaisiste. Elisabeth est plus grave. Elle sait bien rire et jouer, mais je crois qu’elle préfère la causerie où chacun parle à son tour, au lieu que Bianca ne cause guère que pour m’imposer son opinion ou se moquer de la mienne. Elle me ravissait, en Provence, au bord de la mer ; devant des montagnes, dans l’ombre des sapins, Elisabeth aux yeux de pervenche, aux cheveux nattés, me plaît autrement.

Cette jeune étrangère m’humilie par la façon pure et facile dont elle parle ma langue, alors que de la sienne je n’ai que des notions rudimentaires. Avec la meilleure volonté du monde, je me lance dans de longues phrases où je m’égare et mon vocabulaire insuffisant me fait trébucher à chaque pas. Qu’importe, puisque la plupart du temps, nous parlons français ! Mes parents le regrettent (une si belle occasion !…), mais ils n’osent intervenir : nous sommes en vacances.