Je n’en finis pas de causer avec Elisabeth. Elle ne sait rien de moi, je ne sais rien d’elle. Nous avons tant de choses à nous dire ! Saisis l’un pour l’autre d’une brusque sympathie, nous tâchons de rattraper de notre mieux le temps perdu.

« Procédons par ordre », dit-elle quand je déballe au hasard toute ma pacotille. Elle demande à s’y reconnaître et pose des questions précises auxquelles je réponds par un nouveau flux de paroles pressées. Je passe d’un sujet à un autre, je décris mille choses, je m’enthousiasme, je m’embrouille… « Je crains d’avoir mal compris, » dit Elisabeth en soupirant.

Je me fais valoir. Non seulement je lui montre un bois de Provence, mais encore et surtout les jeux magnifiques auxquels je me livre en ce bois enchanté ; voici la promenade en barque, un jour de mistral, où je faillis être noyé, voici l’admirable chevauchée où je me crus centaure… Elisabeth monte bien à cheval et trouve cela tout naturel. Il me faudra donc faire le récit d’autres exploits plus rares, ceux par exemple que j’accomplis en méditant ou dans mes rêves. Et ce fut dans nos rêves que se marqua la différence essentielle qui nous séparait.

A vrai dire, je crains d’expliquer aujourd’hui la valeur de cette nuance dans le miroir du souvenir. L’enfant ne sait pas raisonner en paroles : bavarder passionnément lui suffit, il nie ou il affirme et cependant s’explique mal.

Les imaginations d’Elisabeth figuraient, me semble-t-il, des personnages vivant dans les histoires qu’on lui contait ; elle se mêlait à leur troupe. Celui-ci représentait la vaillance humaine, celui-ci le génie des eaux, celle-ci le printemps, celle-ci l’amazone intrépide que protégeait un dieu, cet autre le paysan grotesque, attentif à la voix des choses, ce dernier l’âme des forces sourdes, cachées sous terre, et qui donne la flamme aux volcans.

Les acteurs de mes songes, au contraire, ne représentaient que le résumé de mon désir, de ma curiosité puérile, de mon enthousiasme ; leur habit seul provenait d’une fable, l’ornement de leur coiffure ou la fleur qu’ils tenaient aux doigts. Certes, mon ami Pamphile avait un corps, il se garait les yeux en plein jour, il écartait les mouches avec un rameau d’olivier, mais ses discours naissaient de moi, pour affermir mon espoir ou pour l’anéantir. En somme, je parlais par sa bouche et sans bien m’en rendre compte ; ses propos étaient la conscience obscure d’Ottavio exposée au soleil.

De façon toute différente, Elisabeth m’enseignait les prestiges d’un monde plus froid, celui où elle avait vécu, les ombres mystérieuses des crépuscules du nord, des féeries inédites où l’homme entre de plain-pied. Une fillette me révélait cela, d’une voix lente et posée, en phrases où les mots les plus chimériques s’arrangeaient raisonnablement.

Ces deux mois d’été n’eurent d’autre emploi que de nouer plus ample connaissance. Ainsi notre camaraderie de hasard et d’occasion devint de l’amitié. Avant de nous quitter, il fut entendu que nous resterions en rapports par un fidèle commerce épistolaire et je dois dire que longtemps nous n’y manquâmes point, mais comme il devient vite malaisé de suivre la pensée de son correspondant lorsqu’on ne connaît guère que ses rêves !

Cette enveloppe que j’ai reçue me déçoit dès que je l’ouvre. Quand Elisabeth me décrit ses jeux, ses occupations, ses travaux, je me sens vite perdu. Un détail précis m’égare plus qu’il ne me renseigne. Elle me parle de gens qui ne me représentent rien, d’une ville étrangère, d’un paysage que j’ignore et n’ai nulle envie de visiter. De ce qui lui est familier, de ce qui l’entoure et fait sa vie quotidienne, je ne sais pas grand chose. Elle devrait me décrire ses songeries et m’entretient de voyages ou de visites dans un musée…

Tel menu fait paraît surprenant alors qu’il n’est qu’habituel ; enfin nous perdions courage devant les explications inutiles qu’il eût fallu pour définir des impondérables et fixer leur juste poids, enfin cela rendait mélancolique de songer que si peu de mots eussent fait l’affaire à condition de savoir les choisir, d’abord, et les dire, ensuite.