Ainsi s’efface une figure connue. Quelques photographies ne placent pas leur sujet dans son atmosphère. Il faut imaginer, sachant que l’on se trompe peut-être et retoucher en l’absence du modèle un portrait périmé.

Elisabeth et moi ne nous retrouvions vraiment qu’à propos de nos admirations littéraires. Jeune fille, ses parents la laissaient assez libre dans le choix de ses lectures, et que de feuilles nous avons noircies pour nous communiquer la joie prise à lire de beaux vers, à goûter tel noble livre, à ressentir l’émotion d’un drame !

Aujourd’hui je me représente Elisabeth de même façon, comme elle fait, je pense, de moi. Elle a reçu l’aveu, sans beaucoup s’en ébahir, que mes cheveux étaient gris ; je la sais grand’mère et cette photographie qui me montre sa petite fille se baignant au jardin m’a fort amusé. Nos préférences artistiques et musicales, les progrès et défaillances de notre santé nous restent connus, mais par quelles transformations ont passé la fillette blonde et le garçon dégingandé qui se promenaient jadis avec tant de sérieux en devisant, à l’ombre des sapins obscurs, devant un rempart de glaciers et de neiges, près de ce village au nom pittoresque et pimpant ? quels sont enfin leurs rêves d’aujourd’hui ?… cela, nous n’avons jamais pu nous l’apprendre et, maintenant, il est trop tard.

Comme je parlais un soir, dans le bois de pins, chez moi, d’Elisabeth à mon ami Pamphile, il me répondit tout net :

« Excuse-moi, Ottavio, je ne comprends rien aux mythologies du nord. Je suis né, je croyais te l’avoir appris, sur les bords de la Méditerranée. »

XII

Ah ! ce fut, sans contredit, un jour mémorable !

Nous rentrons au lycée, les vacances finies et, non seulement en changeant de classe nous changeons de professeur, mais, cette fois, ce professeur est nouveau, il vient d’arriver, personne encore ne l’a vu, nul ne peut, à son sujet, donner le moindre renseignement. Attente pleine d’inquiétude… Sera-ce un vieux barbon paterne ? sera-ce un de ces gaillards secs à la voix brève, aux cheveux plats dont le nez est chevauché d’un lorgnon inquisiteur ? sera-ce un bon gros tout rond qui plaisante et se permet des calembours qu’il faut apprécier pour se faire bien voir ? Le vieux barbon m’ennuie d’avance ; du gaillard sec, je me méfie et le bon gros ne me plaît pas davantage, fût-il vraiment drôle. D’ailleurs nous ne savons rien. Nous saurons bientôt : dans un quart d’heure. Pour l’instant, nous nous occupons de notre rentrée, des camarades retrouvés, de quelques nouveau-venus, et nous échangeons nos impressions de vacances, sous les platanes maigres de la cour.

A l’entrée en classe, on se place d’abord à sa guise. Je me retrouve entre Saltier et Dalsant. Il règne encore un léger brouhaha d’emménagement. Silence subit : la porte vient de s’ouvrir. Chacun se lève. Le nouveau professeur est introduit.

Non, je ne le voyais pas ainsi, oh ! pas du tout ! Aucune de mes hypothèses ne tient bon. C’est donc à celui-là que nous aurons à faire, d’octobre en fin juillet ? Il est d’un type inattendu. Très jeune, mince, grand, de visage assez dur, il surprend d’abord. Je l’imagine, à la rigueur, nous dictant son cours, mais comment s’y prendra-t-il pour corriger nos devoirs et distribuer des retenues ? Il semble voué à de bien autres besognes. On peut croire qu’il manquera de bonhomie familière : sa bouche est d’un dessin trop net. Observons-le de plus près. Je n’avais pas remarqué le regard direct de ses yeux bleus. Son regard me met en confiance, mais surtout son allure m’étonne. Sa tenue n’a rien de négligé, elle est même élégante, ses manières ont à la fois quelque chose d’un peu raide, qui fait réfléchir, et d’affable : il ne se refuse pas. Néanmoins on devra se bien tenir, cela se devine.