« Tout ça, c’est des bêtises ! Monsieur Z, votre mari, a une tête d’idiot et de fo… » (le mot ne me vient pas ; tâchons de le retrouver…) de « fossie », je crois.

La dame se lève, l’air furieux, dédaigne de répondre, fait à Bianca un petit salut autoritaire, fronce son nez pointu et sort du platane sans même se servir de l’échelle… par où donc ? par la voie des airs ?

« En voilà encore une histoire ! »

Mais je ne l’entends pas ainsi.

« Non ! non ! j’ai fait ça exprès, Bianca. La vieille Z m’embête. Je te l’ai toujours dit. Elle a été pas polie avec maman, l’autre jour, à la vente de charité. Elle disait des choses, tu sais, qu’il ne faut pas dire. Alors je te défends de la recevoir, ou bien, moi, je pars… Et tu as vu sa tête ? Ah ! elle ne mettra plus les pieds ici, de longtemps !

— C’est pas convenable, tout de même. Je t’en veux beaucoup.

— Tant pis… D’ailleurs, je vais me promener. Bonsoir ! »

Et je disparais, le long de l’échelle, par une glissade audacieuse qui ne me cause aucun plaisir puisque Bianca ni personne ne l’admire.

Bianca saura rentrer chez elle toute seule. Nous sommes brouillés jusqu’à demain. Cela se règlera par une gifle ou des cheveux crêpés. Je me laisserai faire, car, tout bien pesé, j’ai tort, n’est-ce pas ?

Bianca est ma meilleure amie : tout en nous battant, nous nous entendons à merveille. Si elle tient absolument à recevoir Mme Z, que voulez-vous ! ça ne me regarde pas, en somme… et Bianca est si gentille ! Il y a des devoirs que l’on nomme « obligations mondaines », très obscurs, très compliqués, qui expliquent bien des choses. Oui, je me sens un peu honteux. Demain, je ne répondrai pas aux coups. Bianca m’est trop chère. Je vous avouerai même qu’aujourd’hui où, tant d’années plus tard, j’écris ce livre et tâche de raviver mes souvenirs, Bianca n’a guère changé. Quand je la vois (nous habitons la même ville), elle ne me griffe, ni ne me gifle, ni n’empoigne mes cheveux gris… et cependant je la retrouve.