Pour l’instant, me voici debout dans l’herbe, loin du platane, loin de mon amie, tout seul, un peu troublé et ne sachant au juste quel parti prendre. Je profite de cette indécision pour me laisser un moment, pour m’abandonner en quelque sorte et causer avec mon lecteur.

Oh ! je n’ignore pas que cela ne se fait plus ! L’usage de telles parenthèses s’est perdu qui furent de mode dans les romans de jadis, mais ce livre n’est pas un roman : un récit tout au plus ; mettons, une longue confidence. Je voudrais y rappeler le souvenir, vivant s’il le peut, de ceux, de celles qui sont vraiment les Miens : j’entends par ce mot les êtres qui me marquèrent de leur influence et qu’à l’heure présente je porte encore en moi. D’autres qui me furent chers, un temps, et dont je garde peut-être une plaisante mémoire ne m’ont pas nourri de façon pareille : sans doute ne m’offraient-ils rien d’eux-mêmes. De ceux-là je ne parlerai que par hasard ou pas du tout, mais je dirai deux mots de quelques autres dont la rencontre fut comique ou désolante, et qui passèrent.

Si j’intitule cet ouvrage Les Miens, c’est que seuls les Miens m’obligèrent à l’écrire. Ils vous seront nommés, tour à tour, par des noms fictifs et de fantaisie. Ne cherchez aucun rapport entre ces noms et les êtres représentés : je tiendrais toute enquête à ce sujet pour la pire indiscrétion. Ce sont des masques, rien de plus. Il m’était impossible de vous montrer les Miens autrement que masqués ainsi.

A vrai dire, ils ne furent pas tous des êtres humains. — Dans les Miens, je compte des paysages, des aspects de la mer et du ciel, des rochers de Provence, des sources qu’il me plut d’écouter, des arbres dont je connus l’embrassement et la protection frémissante, des livres, des tableaux, des musiques… Leur caractère me fut souvent révélé mieux et plus profondément que celui des hommes. J’ai subi leur ascendant, je porte leur empreinte. Serait-il décent de les oublier ?

Vous allez me poser une question… Oui, oui, vous prenez d’avance certain air réservé, dirai-je cafard ?… mais la question est sur vos lèvres : « Ce récit est-il véridique ? est-il sincère ? »

Je regrette de ne pouvoir répondre que par une fin de non recevoir. Cela, lecteur, ne vous regarde pas. Assurément, les souvenirs que je retiens du temps de mon enfance, par exemple, furent complétés par ce que j’appris d’elle plus tard ; les dates sont parfois inexactes, il se peut même que certains faits soient supposés. Seule la sincérité du sentiment m’importe. Sans vouloir vous blesser, je le répète : cela est de mon domaine à moi, non du vôtre.

Souffrez enfin que je me présente à vous : je me nomme Ottavio. Le nom que l’on résolut de me donner quand je vins au monde était un peu ridicule ; il tomba bientôt en désuétude et ma grand’mère italienne m’appela, un jour, Ottavio, sans que l’on sût pourquoi. Ce nom seul m’est resté.


Et maintenant, venez me rejoindre dans l’herbe inégale où je cherche à prendre un parti : je dois avoir eu le temps de me décider.

« Le plus simple, pensai-je, est d’aller retrouver bonne-maman ».