« Pour vous enseigner utilement, il faut que je me sois fait de vous, d’abord, une idée approximative. Si je m’adresse à un inconnu, comment m’y prendrai-je quand je voudrai lui enseigner quelque chose ? Comment saurai-je corriger une composition dont l’auteur m’est absolument étranger ? Je suis professeur, je ne suis pas sorcier ! d’ailleurs, je compte sur vous pour me faciliter la tâche : lorsque vous n’aurez pas bien saisi ma pensée, lorsqu’elle vous semblera obscure ou même injuste (ça peut m’arriver comme à un autre), ne vous gênez pas, venez me trouver en sortant de classe et priez-moi de mieux m’expliquer… C’est entendu, n’est-ce pas ?
« Il serait insensé de ma part de vouloir bien connaître mes quarante-sept élèves, mais, pourvu que chacun d’eux y mette du sien, je vous assure que nous pourrons avoir d’excellents rapports et même assez agréables. Je m’en féliciterai autant que vous. S’il est assommant de faire la classe à quarante-sept figures de bois, par contre on s’intéresse vite au commerce de quarante-sept personnes vivantes qui se donnent la peine, non seulement de travailler, mais aussi de collaborer avec leur maître… Et maintenant, comme je vous l’ai dit, causons… »
On se réservait, on attendait la suite. Au lieu de cette légère rumeur qui accompagne d’ordinaire la première classe d’un professeur nouveau, il régnait un silence merveilleux, un silence magique… M. Lequin était-il donc sorcier, quoi qu’il en dît ?
Seul le pauvre Saltier, trop fortement dérangé dans ses habitudes, ne put pas se tenir. Il se pencha à mon oreille et d’une voix tremblante, mal exercée aux communications secrètes, balbutia ces paroles définitives :
« Celui-là n’est pas sérieux ! »
« Je voudrais savoir, dit M. Lequin, quel fut l’emploi de vos vacances. Je n’entends pas les quelques devoirs que vous avez pu faire, mais vos lectures, vos promenades, enfin ce que vous trouviez à ces vacances d’amusant et de nouveau. Voyons… Vous teniez, il me semble, la tête de la classe, Saltier ; vous aviez donc travaillé et ces deux mois de repos ont dû vous paraître bienvenus. A quoi furent occupés vos loisirs ? »
Je crus d’abord que Saltier ne soufflerait mot. Simplement il se recueillait :
« J’ai un peu étudié le programme de cette année, Monsieur, et j’ai lu plusieurs livres.
— Lesquels ?
— Ceux du programme de cette année, Monsieur.