« Je me suis beaucoup amusé, Ottavio, et ton ami le jongleur m’a ravi quand il me disait : « Ce jeune homme a des moyens… ». Tu me raconteras tout ça en détail, n’est-ce pas ? de toi à moi, entre hommes… Canaille ! qui ne m’avais rien dit !… mais comme ton vieux jongleur est sympathique ! Merci de la bonne soirée. »
Je crois qu’il sentait ainsi, qu’il s’était vraiment amusé. Il restait jeune et le prouvait au besoin. Mon plaisir eût donc été sans mélange si, bientôt, une sourde inquiétude n’avait tout gâté. Papa donnait à maman des nouvelles régulières et fréquentes, il la renseignait sur l’état de nos santés, sur nos courses, nos promenades. Pouvais-je prévoir ce qu’il écrirait au sujet de cette fantaisie chorégraphique et surtout de Lola, mon aimable complice ? Depuis quelques jours, on parlait d’un départ prochain. A notre retour, maman serait-elle renseignée sur mes frasques ?… J’en rougissais d’avance et, d’autre part, je n’osais questionner papa. Il avait bien dit : « Nous en parlerons entre hommes, » mais sa discrétion épistolaire m’inspirait de chaudes alarmes.
Le départ est fixé à la semaine prochaine. Je fais déjà mes adieux à toute la ville d’Alger, à deux de ses habitants en particulier : une danseuse et un jongleur…
« Non, me dit papa, nous leur devons une attention plus courtoise. Invite la jeune Lola et ton ami Henderson à déjeuner, au restaurant, pour lundi. Je serai content de les revoir. »
De cet excellent repas, je garde un souvenir charmé. Il me paraissait tout simple que mon père et Lola eussent tant de choses à se dire, que papa s’enquît avec un intérêt si sincère des enfants de John Henderson, que la causerie fût si facile, si animée. Certaines gens savent mettre en confiance et plaire sans effort : ils varient leurs moyens d’action et trouvent tout de suite le ton qui convient. Mon père était de ceux-là. Il ne l’ignorait pas, d’ailleurs.
J’emportai d’Alger des impressions assez confuses, moins arabes qu’espagnoles et coupées de quelques jongleries anglaises. Averti de notre départ, John Henderson vint me dire adieu comme nous montions à bord. Lola, discrète, s’abstint.
« Le monde est petit, Monsieur N. On se reverra peut-être. »
Je ne le revis pas mais rencontrai, dix ans plus tard, l’un de ses fils, le petit Sam, aux Folies-Bergère où son nom était en belle place sur l’affiche, et nous n’en finîmes pas de causer, le numéro fini, dans une brasserie voisine. Il me dit que son père avait pris sa retraite, que le vieux jongleur et la blanchisseuse, après tant d’années réunis, vivaient heureux au coin de leur feu, dans les brouillards d’un faubourg de Londres, mais de Lola, danseuse espagnole, il n’avait jamais entendu parler, il ne savait rien.
Lola, John Henderson… vous êtes beaucoup plus que deux images passagères. Je vous dois d’avoir entretenu et précisé, sinon fait naître, ce goût fervent pour le cirque, le music-hall, le café-concert et le beuglant qui me fut plus d’une fois utile. Heures d’ennui qui se dissipaient à suivre les gestes d’un acrobate, mieux que si j’avais lu de beaux vers… heures de spleen et d’angoisse dont la voix sommaire des cuivres rompait la torture… heures de solitude où la danseuse anglaise, maigre, aux souliers cliquetants, où le clown au toupet roussi, où le danseur de corde qui fait des grâces étudiées m’offraient une compagnie bienvenue… heures d’exil lointain, sous le soleil trop dur ou dans l’âpre vent des plaines, qu’interrompait un inepte refrain de chanson jadis entendue, le souvenir d’une voix éraillée ou le cri de douze filles pareillement dévêtues qui pointent leur pied droit à la hauteur de l’œil…
Lola, John Henderson, à vous un grand merci.