XVII

Nous sommes rentrés. La traversée fut paisible et belle. Nous sautons à terre, de grand matin. Maman m’a embrassé comme d’habitude, mais durant cette journée, elle me parle beaucoup, beaucoup plus, je crois, qu’elle n’a coutume de faire… Ne veut-elle pas se renseigner sur mille détails du voyage que je n’ai pu lui dire dans mes lettres ?… Assurément.

Le soir, nous nous retrouvons tous trois à table. Je suis content d’être assis de nouveau sur cette même chaise, de voir les mêmes choses, d’entendre la même horloge sonner les heures, de l’autre côté de la rue, dans la cour du collège des Jésuites. Rien n’a changé… Moi seul, serais-je différent ? Je me le demande. Non, je reste tout pareil, vis-à-vis de mon père, mais, pour la première fois, maman ignore quelque chose de son fils (oh ! je veux qu’elle l’ignore !) et, malgré le plaisir que me donne le retour au foyer, je me sens instable, inquiet de la phrase prochaine ou de l’allusion.

On bavarde : maman donne des nouvelles, nous met au courant de petits incidents domestiques, de ses visites, du temps qu’il a fait. Dalsant est venu s’enquérir de moi. Je le verrai demain, sans faute. Mercredi, paraît-il, je rentre au lycée. Cela n’a rien qui me déplaise, tout au contraire : j’y serai le même, au milieu des mêmes camarades, mais déjà mon père m’avertit qu’il faudra travailler dur, pour rattraper le temps perdu… Perdu, vraiment ?

Nous allons nous lever de table : dans un instant, je pense, papa, se penchant un peu, éteindra d’un petit coup sec la lampe à pétrole qui nous éclaire.

Maman va parler.

« Ottavio, je tiens à te dire quelque chose… »

Sa voix est tranquille, un peu froide peut-être. Maman ne sourit pas ; elle me regarde droit dans les yeux. Papa aussi me regarde, très tendrement, puis il s’occupe à rouler une cigarette.

« Tu sais, n’est-ce pas, que ton père m’a écrit par tous les courriers, pendant votre séjour à Alger. Il m’a, bien entendu, souvent parlé de toi et j’ai appris par lui seul, car tu ne m’en as pas soufflé mot, tes brillants débuts au music-hall. Pourtant, cela m’eût amusée que tu m’en fisses le récit toi-même. Il me semblait, Ottavio, que nous étions assez bons camarades pour que tu me racontes une aventure assez drôle, en somme, et qui t’a sans doute beaucoup diverti… Mais je m’éloigne de mon sujet. Par certaines lettres de ton père, j’ai vite compris qu’il te faudrait dorénavant plus de liberté, que nous avions perdu le droit de te traiter comme un enfant. Il vaut donc mieux changer notre méthode, sans tarder. Voici la clef de la maison, le passe de nuit. Tu t’en serviras à ton gré. Je te demanderai seulement de ne pas faire trop de bruit lorsque tu rentreras tard. Déchausse-toi, dès l’antichambre. Je t’ai préparé, dans le placard, une vieille paire de pantoufles pour que tu ne prennes pas froid en montant l’escalier… Voilà. Je n’ai rien d’autre à te dire… Maintenant, Ottavio, laisse-nous. »

Je ne sais trop pourquoi, avant de me retirer, je n’embrassai pas Maman, suivant mon habitude, mais je lui baisai la main.