Une heure après, ils causaient encore dans le fumoir tandis que je me promenais de mon lit à ma bibliothèque et de ma bibliothèque à mon lit. Que pouvaient-ils bien se dire ? J’avais donc fait de la peine à Maman ? J’en gardais une inquiétude douloureuse et comme une façon d’effroi. Je me sentais pris par le courant de la vie, entraîné par lui. Cette bouée me manquait, si fortement ancrée au milieu du fleuve, cette bouée où je trouvais toujours une prise sûre. Le fleuve passait, mais je restais immobile au centre du paysage familier de mon enfance. Maintenant je passerai, comme tout le reste, en plein courant, devant un décor nouveau, et peut-être aurai-je peur.

Ils n’ont pas cessé de causer. J’ai vu, en me penchant à la fenêtre, le petit carré de lumière jaune qui marque le vasistas du fumoir.

Je tâche de me distraire de mon émoi. J’interroge mes livres, mes chers livres. J’en feuillette quelques-uns. Ils me parlent tous d’aventures, de rêves vagabonds, du vaste monde parcouru, de ses aspects changeants, alors que j’aspire à retrouver ce point du monde où rien ne varie, cet instant à jamais semblable que jadis je connaissais, lorsque maman me serrait dans ses bras.

J’ai trop mal. Je crois vraiment que je vais pleurer d’angoisse. Je me couche enfin, recru d’une fatigue subite. L’heure s’écoule. Je regarde au plafond le rond clair que fait ma lampe. A quoi servirait d’éteindre ? je ne dormirais pas.

Oh ! quel est ce bruit léger ?… En bas, on vient de fermer une porte… et j’entends aussi, me semble-t-il, des pas dans le couloir.

Quelqu’un vient d’entrer chez moi : c’est Maman qui s’approche de mon lit. Elle ne se plaint pas de voir ma lampe encore allumée, elle parle bas, sans me regarder, elle a mis sa tête tout près de la mienne.

« Ottavio !… il ne faut pas te faire du chagrin… j’en aurais aussi… J’en ai déjà, Ottavio ! C’est si dur de te sentir loin de moi !… Rends-moi ta confiance, mon grand garçon ! Ne pense à rien d’autre. Dis-toi seulement que je suis toujours là, comme avant. Je vais éteindre… Voilà… Bonne nuit, Ottavio. Dors, mon enfant. »

Elle me ferma les yeux par deux baisers et disparut dans l’ombre.

XVIII

Mes livres eurent bientôt fait de me reprendre et, d’autre part, on se rassemble vite, fût-ce dans une grande ville, quand on a des goûts identiques. Ceux qui se sentent piqués de la même tarentule, que ce soit de pêcher le rouget de roche, de jouer aux boules, aux échecs, ou de grimper sur les collines, ceux-là finiront par se rejoindre, qui s’ignoraient, la veille, ou que des convenances provinciales séparent, ou qui ne rêvaient pas de trouver un compagnon. Ils se découvrent par quelque rencontre fortuite, ils s’accordent en confessant leur passion. Désormais, tant que durera cette passion, ils vivront, ensemble.