J’étais féru de littérature. Mes autres goûts cédaient le pas à celui des belles-lettres ou bien y trouvaient à se rajeunir. Monter à cheval, c’est, aujourd’hui, me réciter de façon plus fervente la chanson d’Eviradnus et voir combien « les voyages sont aisés ». Rôder dans les bois me permet de croiser, au détour d’un sentier, Siegfried, Fafner ou Mime, car les drames de Wagner qui viennent de paraître en traduction figurent dans ma bibliothèque… Mais à qui parler de ces choses ? à qui en parler comme il sied, c’est-à-dire sans se surveiller ni du tout se contraindre, et obtenir des réponses faites sur le même ton ? Mon père, très cultivé, se plaisait à lire, aimait les lettres… il n’avait pas, hélas ! la folie des lettres, de ces lettres dont j’étais fou. Je demandais à fréquenter quelques fous de mon espèce. Il vint un jour où le destin m’exauça.

Ce fut sans doute par l’entremise de quelque dieu bienveillant que je fis la connaissance de Jean Vernon, dans le salon d’une fort ennuyeuse amie de maman chez qui j’avais été convié à goûter. La corvée tirait à sa fin lorsque je dus serrer la main d’un jeune homme qui semblait de mon âge et ne présentait, de prime abord, rien de particulier. Nous échangions de vagues propos, tout en nous apprêtant à partir, chacun de notre côté ; cependant il maniait des romans jaunes posés sur une table.

« Drôle de littérature ! » fit-il et, riant sous cape, il ajouta :

« … Mais qui doit pleinement satisfaire les besoins esthétiques de notre hôtesse et de son époux.

— Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, répondis-je, à trouver les Fleurs du Mal chez M. Homais, ni l’Eve future sur le guéridon de Tribulat ! »

Phrase élégante, n’est-il pas vrai ? bien tournée, assez fine aussi, qui montrait que j’étais amateur de belles œuvres et renseigné.

Il me considéra, non sans étonnement, puis :

« Vous partez ? demanda-t-il. On pourrait faire quelques pas ensemble. »

L’instant d’après, notre conversation se prolongeait dans la rue… Ah ! il ne fallait pas longtemps pour nous reconnaître du même bord ! et comme il est doux d’échanger au hasard, en causant sous les platanes, ces noms radieux : Verlaine, Baudelaire, Heredia, Mallarmé !… Les prosateurs étaient remis à un autre jour.

Le dimanche suivant, je passai l’après-midi chez Vernon. Il me reçut le mieux du monde.