« C’est donc vous, N. Soyez le bienvenu. Nous causerons plus à notre aise dans ce petit bureau où j’écris mes poèmes que chez d’aimables gens qui font leurs délices des romans de Georges Ohnet. »

Voilà qui s’appelle parler clair ! Je me sentais déjà comme chez moi. Et nous nous engageâmes ensemble sur cette route triomphale qui mène au bout du monde, bordée par des joueurs de lyre et des sonneurs de trompe.

« Mais, disait Vernon, nous ne sommes pas les seuls ici, à chérir le grand art. Je vous présenterai bientôt mon ami Leveil qui, dans peu d’années, comptera parmi nos romanciers les plus remarquables, Morin, ce truchement délicat de la plus folle fantaisie, Silas qui a su voir la Grèce antique d’un œil moderne et Landoux dont les poèmes en prose allient de façon très singulière le lyrisme et l’exacte science. »

Me les présenter… Comment donc ! tout de suite, s’il le pouvait ! Une réunion fut arrangée pour un jour prochain. D’autres suivirent. J’en sortais chaque fois plus enchanté, prêt à tous les dévouements, à toutes les corvées, afin de complaire à ces jeunes maîtres qui daignaient m’appeler auprès d’eux et très flatté, je l’avoue, de leur bon vouloir.

Nous parlions jusqu’à perte de souffle, nous discutions le dernier livre dévoré, nous mettions en commun nos admirations et nos haines. Ensemble, nous haussions celui-ci sur le pavois, en hommage à la plaquette de vers qu’il avait fait paraître ; ensemble aussi, nous repoussions celui-là et jetions aux pourceaux sa dépouille déchiquetée. Souvent, mes nouveaux amis récitaient leurs œuvres : Vernon sur le mode lyrique, Leveil avec une subtile élégance, Landoux gravement, Morin comme s’il jonglait en suivant le chemin de la corde raide et Silas d’une façon précise et nette qui ne laissait pas d’imposer.

Nobles séances où chacun se donnait tout entier, où nous servions le grand art, où Vernon, Leveil, Morin, Silas et Landoux cuisinaient en chantant le repas spirituel dont le fumet plairait peut-être à notre dieu, où, le cœur battant et la tête éberluée, je suivais leurs gestes, satisfait de collaborer quelque peu en récurant la vaisselle du festin et en lavant les plats.

La seule ombre au tableau fut celle qu’y projeta mon père alors que j’achevais une description enthousiaste et convaincante de notre cénacle.

« Si ça t’amuse, me dit-il, va les écouter bavarder… puisque toi, tu n’as rien à dire. »

Cette phrase, avec sa suspension voulue, me rebroussa, me fut pénible. Ne pouvant saisir certaines nuances et ne brûlant pas de ma flamme, papa venait, sans aucun doute, de manquer à la fois de tact et de jugement. Passons.

Et puis, un soir, un soir comme les autres, aussi ravissant, aussi exaltant, le merveilleux projet naquit.